Occidere's Blog

L’angoisse chez Heidegger

Le mardi 22 septembre 2009, Raphaël Enthoven présentait, dans Les nouveaux chemins de la connaissance, en compagnie de Françoise Dastur, historienne de la philosophie, le concept d’angoisse chez Martin Heidegger.

Je propose ici une transcription, presque complète, de l’émission de R. Enthoven. En italique, les propos de R. Enthoven. En caractère normal les propos de Fr. Dastur.

L’expérience vertigineuse du dépaysement devant ce qui d’ordinaire nous est familier.

La mort d’Ivan Ilitch, la nouvelle de Tolstoï, raconte l’expérience troublante, mais limpide, d’un homme qui comprend qu’il va mourir.
Dans quelle mesure cette expérience est propre à décrire ce qu’Eidegger appelle l’angoisse ? Même si l’angoisse, chez Heidegger, n’est pas réductible à la crainte de la mort.

L’angoisse chez Heidegger est liée à notre sentiment de finitude. Les sentiments sont des dispositions affectives qui nous ouvrent plus fondamentalement à la réalité de ce que nous sommes que la raison ou l’entendement. Heidegger donne à l’angoisse une importance considérable puisqu’il dit qu’elle est notre disposition fondamentale qui nous ouvre à ce que nous sommes. Et ce que nous sommes c’est un être jeté au monde pour y mourir.

L’angoisse, à la différence de la crainte, n’a pas d’objet.

La chute qui saisit Ivan Ilitch est une chute qui l’entraîne loin du monde familier dans lequel on peut avoir des peurs bien déterminées. L’angoisse est l’angoisse de rien de déterminé. Heidegger va même jusqu’à dire que nos peurs sont des manières de masquer l’angoisse, parce que nous leurs donnons un objet.

Est-ce que la détermination qui engage la peur n’est pas un paravent ?

C’est le phénomène des phobies, du vide, ou d’un animal par exemple. C’est une manière de donner un objet à une angoisse beaucoup plus latente, beaucoup plus diffuse, qui du coup devient plus localisable et supportable. Le mot qu’il utilise en Allemand pour l’angoisse, « l’inquiétante étrangeté », qui est un thème sur lequel Freud a réfléchi, est un sentiment de « ne pas être chez soi », de perte de la familiarité, de perte du rapport habituel que nous avons au monde.
La nausée de Sartre n’est pas loin de ça, qui est ressentie devant l’existence des choses, l’existence dans sa nullité, et c’est assez proche de ce que Heidegger décrit. Sauf peut-être que Heidegger n’a pas voulu donner une connotation uniquement négative à l’angoisse. Sa philosophie n’est pas nihiliste. Il veut montrer que l’angoisse est une disposition, une épreuve à travers laquelle nous devons passer, si nous voulons être un être singulier.
Dans l’existence quotidienne, nous ne nous distinguons pas des autres et nous ne prenons pas conscience de l’unicité, de la singularité absolue de notre propre existence… Nous fuyons l’angoisse en nous réfugiant dans un mode d’existence anonyme.

Est-ce qu’on peut dire que l’expérience que décrit Heidegger, comme celle que décrit Tolstoï, c’est le passage de la connaissance de la mort, on sait tous qu’on va mourir, au sentiment de la mort, c’est à dire au moment où on finit par y croire ? En gros nous savons que nous allons mourir mais nous n’y croyons pas.

C’est ce que disait aussi Freud : nous croyons en notre propre immortalité. C’est ici la déroute de l’entendement, de la raison, de la connaissance théorique, devant un sentiment qui nous met face à ce que nous sommes, c’est à dire des êtres jetés dans l’existence. Et dans une existence qui est nécessairement finie car elle s’inscrit dans les limites de la naissance et de la mort. C’est ce sentiment qui nous révèle véritablement que nous sommes des êtres voués à vivre dans le monde, et à vivre évidemment de manière limitée, dans un laps de temps limité dans le monde.

Avant de convertir l’inquiétude en émerveillement, j’aimerais savoir si chez Heidegger on n’assiste pas à une inversion de la cause et de l’effet, au sens où on l’entend traditionnellement, c’est à dire de situer en amont de tous les motifs que nous donnons à nos peurs une disposition fondamentale ?

L’angoisse ne peut surgir que parce qu’elle est là, latente. Ce sont des occasions et non pas des causes.
Revenir à ce thème important du caractère étranger à soi-même de l’homme. C’est ce qui caractérise l’être humain. Et nous nous rassurons dans la vie quotidienne parce qu’elle est programmable, nous avons des horaires, des habitudes, nous nous rendons familier à nous-même au quotidien, la vie serait ce long travail de se rendre familier à soi c’est à dire de se tromper sur soi, de s’égarer dans la familiarité.
Heidegger reconnait que la quotidienneté c’est la quasi totalité de notre vie ; la quotidienneté c’est le monde des habitudes, qui nous permet d’habiter, ces deux mots ont la même racine, et nous avons besoin d’habitat, nous avons besoin d’un environnement dans lequel nous nous reconnaissons nous-même. Simplement cette manière d’être au monde dans la quotidienneté est aussi une manière de nous voiler à nous même que nous sommes finalement des étrangers à nous-même et des étrangers au monde. Et c’est ce motif de l’étrangeté qui me paraît extrèmement important de souligner parce qu’on a toujours accusé Heidegger d’être un penseur de l’enracinement, du lieu natal. En réalité il nous dit quelque chose de totalement bouleversant dans « Etre et temps », il nous dit que ce sentiment d’être de ne pas être chez soi  est le phénomène le plus originaire. C’est ça qui est tout au fond de l’existence humaine. L’homme a le sentiment, véritablement, d’être un être, en quelque sorte, déplacé. Et c’est ça l’existence humaine.

En tout cas il a la liberté, à la faveur d’une expérience qui serait le détonateur, il a l’occasion de regarder comme surgissant, comme inattendu, comme insolite, ce qu’il avait jusqu’ici l’habitude de voir.

Tout à fait, et c’est par instants, c’est important de le dire, ce sont des instants simplement, puisque nous sommes pris la plupart du temps dans la quotidienneté, et c’est pourquoi Heidegger est tout à fait conscient du caractère paradoxal de sa thèse puisqu’il dit que, à la fois l’angoisse est là, latente,  c’est une disposition fondamentale, et qu’en même temps l’expérience de l’angoisse est rare. Elle est rare parce que nous nous arc-boutons contre elle, parce que nous nous donnons des habitudes et qu’aucun être ne peut vivre sans habitude. L’être humain, comme les animaux, a besoin de ses habitudes, a besoin d’un habitat. Mais il n’est pas, contrairement à l’animal, véritablement chez lui dans le monde quotidien, puisqu’il a en quelque sorte le sentiment d’être acculé, d’être contraint à accepter cette finitude qui est la sienne.

Sous la vie de tous les jours pointe la vie de chaque instant.
… (Extrait de Heidegger « Qu’est ce que la métaphysique »)

Nous nous abîmons dans une sorte d’indifférence ; est-ce qu’Heidegger désigne tout simplement par cette indifférence, à laquelle nous nous abandonnons, la routine. La routine dans la mesure où à la fois elle est le lieu où nous nous endormons, et en même temps l’écrin d’un éveil et d’une conscience. Il y a un texte de Camus dans le mythe de Sisyphe où il dit « il arrive que les décors s’écroule et qu’à l’intérieur de la vie la plus quotidienne on découvre comme une révélation cette quotidienneté elle-même et le désir d’en sortir ».

Oui, c’est le moment où le rapport aux choses devient en quelque sorte un rapport problématique parce que dans la quotidienneté nous utilisons les choses. Nous ne les voyons pas. Elles sont pour nous des prolongements de notre propre corps, et, lorsqu’elles apparaissent dans leurs aspects insolites, alors effectivement elles deviennent, la quotidienneté s’effondre, elles s’abiment dans une sorte d’indifférence. C’est véritablement le caractère utilitaire des choses, le fait que nous sachions qu’en faire,  à quoi ça sert, que nous puissions leur assigner une place, qui disparaît. Et c’est pourquoi l’angoisse est l’expérience d’un vertige. Les images de la chute, du vertige sont des images qui nous amènent bien au coeur de l’angoisse. L’effondrement est une autre image, l’effondrement de ce qui paraissait aller de soi, la perte des évidences. La perte de l’évidence naturelle est celle que connait le schizophrène. Le schizophrène est  quelqu’un qui vit dans un affect d’angoisse quasi permanent. Ce qui est épouvantable, parce que rien ne va de soi pour lui. Le monde devient inhabitable pour lui.

Si on suit cette logique, la différence entre le schizophrène et celui qui ne l’est pas, c’est que le schizophrène, perçut comme un fou d’ailleurs par celui qui ne l’est pas, ce qui est tout à fait commode, en somme le schizophrène a tout simplement accès à quelque chose  à quoi l’homme sobre ou prétendument sensé n’a plus accès.

Oui, on peut le dire. Là encore il faut être prudent. Il ne faudrait pas considérer qu’être schizophrène c’est être philosophe ou penseur. Non mais par exemple qu’être ivre serait être conscient d’une folie dont l’homme sobre croit qu’il est dépourvu.
Les schizophrènes ont une très grande capacité de parler de leur sentiment d’être, et qu’ils le décrivent souvent avec des mots qui sont extraordinairement proche de ce qu’on pourrait appeler l’expérience philosophique, qui est en elle-même une expérience de dépaysement. Le mot dépaysement, je l’aime beaucoup. La philosophie aussi est une sorte de folie puisqu’il s’agit de quitter les évidences naturelles, les préjugés qui guident finalement notre vie quotidienne. La grande différence, c’est que le schizophrène ne choisit pas, n’est-ce pas … j’allais vous dire que l’angoisse ne nous laisse pas le choix non plus … mais nous pouvons la combattre, nous la combattons puisque nous nous arc-boutons contre elle. Le schizophrène n’a plus les armes, il a perdu le sens même de la quotidienneté.

Savons-nous que nous combattons l’angoisse, ou bien découvrons nous, à l’occasion de l’émergence de l’angoisse dans la quotidienneté, que nous n’avons fait jusqu’ici que la conjurer ?

C’est une question intéressante. Je crois que, lorsque Heidegger disait que l’angoisse est là, latente, elle peut surgir à n’importe quel moment. Cela implique que nous ne sommes pas complètement ignorant de ce fond de notre être. Et Heidegger dit aussi que nous fuyons, c’est ce qu’il appelle la déchéance. Nous fuyons l’angoisse. Nous aimons les habitudes, nous aimons les évidences, ce qui va de soi, nous nous complaisons dans une sécurité. C’est la recherche d’une sécurité. Nous aimons nous rassurer, parce que nous savons qu’il y a quelque chose de profondemment troublant. Nous le savons évidemment de manière inconsciente. Nous le savons sans le savoir, que nous sommes des êtres profondemment instables. Et qu’en somme l’angoisse serait l’angoisse consciente d’elle-même ? La différence entre l’angoisse et la quotidienneté c’est finalement que l’angoisse est une angoisse qui a conscience d’elle-même, alors que la quotidienneté est une angoisse qui se dissimule ?
C’est ce que Heidegger essaie de nous expliquer. L’angoisse surgit de manière inopinée, et elle surgit dans l’instant. Elle est la révélation, c’est très important, que je ne peux plus parler de moi-même, exister, sur le mode du on, sur le mode du comme les autres, mais que j’ai à prendre en charge ma propre existence. Parce que je suis un être singulier. Personne ne peux mourir à ma place. Ma naissance et ma mort m’ont donné un laps de temps déterminé qui n’est finalement partageable avec aucun autre. L’angoisse est une expérience aussi traumatisante parce que je ne peux pas trouver d’aide auprès d’autrui.  Je n’ai plu de relation avec l’autre au moment de l’angoisse.

L’absorption de l’être là, dans le on, et le monde de la préoccupation, manifeste comme un mouvement de fuite de l’être-là face à lui même, en temps que savoir être soi authentique. Il semble cependant que ce phénomène de fuite de l’être-là  face à lui-même et à son authenticité ne soit nullement propre à fournir un fondement phénoménal pour l’étude qui va suivre, car, justement, cette fuite ne mène pas à l’être-là devant lui-même. Cette aversion, en effet, conformément à la tendance spécifique de la déchéance, détourne de l’être-là.

Ambivalence du phénomène de l’habitude pour savoir si cela permet de comprendre ce que l’angoisse signifie. L’habitude est en elle-même un phénomène ambivalent puisqu’on la décrit, à la fois, comme une routine qui endort la conscience, et en même temps une habitude qui accède à la conscience d’elle-même est une habitude qui immédiatement se remet en cause, immédiatement se critique. On peut traduire ça, en termes tout à fait simple, en disant que, bien souvent, les grandes questions métaphysiques sont agitées par des hommes qui sont débordés, comme s’il fallait avoir la tête dans le guidon  et être pris dans la quotidienneté pour avoir la nostalgie d’un horizon. Shopenhauer, par exemple, n’avait rien à faire de ses journées. Il pouvait se payer le luxe de ne pas chercher un sens à la vie ou de combattre ceux qui voulaient en chercher un. En revanche, l’ambition de chercher un sens à la vie, l’ambition, le souci de s’affranchir de la quotidienneté, vient souvent d’une existence qui est constamment tempéré et affadi par l’habitude.

L’habitude est ce qui nous rassure, nous donne un cadre de vie, nous permet d’habiter, encore une fois. Mais c’est aussi ce qui nous fait perdre le goût de l’existence. Et en cela elle est mensongère. Et oui elle est guidée par un souci sécuritaire qui n’est finalement pas acceptable pour l’être humain. Parce que l’être humain a aussi cette nécessité en lui de déployer son être, d’aller plus loin que l’horizon borné de la quotidienneté. Heidegger exprime ça en disant qu’il ex-iste, il veut sortir de lui-même. De là d’ailleurs cette orthographe qui fait beaucoup rire ceux qui ne lise pas Heidegger ou qui se moque du jargon philosophique : exister c’est ek-sister. Il veut se transcender. Voilà l’autre mot utilisé par Heidegger. C’est le mot transcendance. Il veut dépasser les choses de la quotidienneté. C’est pourquoi ce dépassement, dans « Qu’est ce que la métaphysique », est présenté comme un dépassement vers le rien. Mais là encore, il ne faudrait pas penser que Heidegger est un penseur nihiliste. C’est le rien d’utilisable. C’est le moment où les choses, comme le dit Heidegger, se tournent vers nous et nous présentent un aspect insolite parce qu’elles ne sont plus utilisables par nous. Et donc elles ne sont plus rien d’utilisable. Ce n’est pas le néant comme l’opposé de l’être qui se présente à nous dans l’angoisse, mais c’est le fait que les choses perdent finalement leur aspect familier, et nous ne pouvons plus les utiliser, et nous ne pouvons plus mettre la main sur elles.

En somme la volonté ou le souci, pour rester dans un vocabulaire Heideggerien, de dépasser la quotidienneté offre deux possibilités. Peut-être une impasse qui serait dépasser la quotidienneté vers l’éternité ou vers une transcendance. Et une autre voie qui est explorée par Heidegger qui serait de dépasser la quotidienneté au profit de la singularité. En somme il y a deux façons de surmonter les apparences : soit on accède à l’éternel, soit on accède à l’objet seul, singulier.

Oui, soit on accède à ce quHeidegger appelle le monde, ce qui est l’origine de toutes les choses, de tous les objets pour nous. Et là bien sûr il faudrait rappeller queHeidegger lui-même cite dans « Etre et temps » les sources théologiques de l’analyse de l’angoisse. Saint Augustin, Luther. Et Kierkegaard, dont il dit qu’il est celui qui est aller le plus loin dans la desciption de l’angoisse. On pourrait relever des analogies troublantes entre l’analyse que fait Kierkegaard de l’angoisse et celles que fait Heidegger. Mais la grande différence c’est Dieu. L’angoisse chez Kierkegaard est toujours liée au pêché … à la liberté aussi. C’est très important. L’angoisse est toujours angoisse de ma liberté, parce que je peux dépasser mes possibilités qui sont justement réduites, celle de ma quotidienneté, je peux choisir, je peux choisir de me dresser contre Dieu. Et donc l’angoisse est toujours liée au pêché. Elle me révèle moi-même comme être capable de défier Dieu. Alors que pour Heidegger l’angoisse me révèle moi-même comme être, capable simplement d’accepter ma finitude.  Pour Heidegger il n’y a pas d’infini. L’infini est une illusion. L’angoisse me voue au monde. Elle ne me place pas devant Dieu, ce qui est le cas de Kierkegaard. Elle me voue à une existence qui est essentiellement marquée par une temporalité finie.

L’angoisse est dans la position déplaisante d’un interlocuteur qui trouve malin de vous dire ce que vous savez déjà et qui vous est désagréable d’entendre. Vous savez, cet interlocuteur mal élevé qui croit très fin. Ce faux ami par exemple qui croit utile de vous dire ce que vous savez déjà, et ce que précisemment vous n’avez pas envie d’entendre, non pas parce que vous l’ignorez mais parce que vous le savez déjà.

Il est évident que l’angoisse est une épreuve, une épreuve nécessaire, mais une épreuve. Il y a là un boulerversement qui se produit, une sorte de perte des repères, effondrement, vertige, tous ces mots nous les avons déjà cité. C’est une expérience traumatisante. Mais elle ouvre vers quelque chose qui est, Heidegger y insiste beaucoup, la vérité de ce que nous sommes. Elle nous ouvre à la vérité de notre condition. Et c’est pourquoi elle peut être à la source de sentiments positifs. C’est très important de penser qu’elle est une traversée qui peut nous ouvrir à d’autres dispositions. Et c’est pourquoi elle n’est pas leurs ennemis.

De la même façon que la nausée Sartrienne s’inverse en sentiments joyeux de devenir un héros de roman ou de découvir ou d’apprendre à être libre. L’inquiétude peut verser dans l’émerveillement face au monde. L’unicité qui est la mienne, la vôtre, celle de tout étant,  l’unicité qui nous constitue nous met en situation de regarder chaque objet comme étant irrémédiablement singulier. Mais cette singularité incurable n’est pas forcemment nauséeuse.

Il faudrait regarder du coté de Sartre si la nausée ne persiste pas un peu trop. Pour Heidegger en tout cas ce retournement se fait. De l’effroi on peut passer à l’émerveillement. A ce que les grecs appellait le (?), c’est à dire l’émerveillement devant ce qui est. Heidegger retrouve très curieusement, en partant d’une tonalité extrèmement négative, ce rapport à l’étonnement, à l’émerveillement devant les choses, devant le fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien.

Est-ce que de ce point de vue Heidegger ne livre pas la formule d’un émerveillement non soluble dans la raison. Parce que bien souvent la philosophie part de l’émerveillement, de l’étonnement, qu’elle dissout ensuite dans l’explication du phénomène qui l’a d’abord émerveillé. Est-ce qu’il n’y a pas chez Heidegger l’idée, en somme, que tout est insolite quand bien même ce serait banal. N’est pas seulement insolite ce qui tranche sur le court ordinaire des choses, mais c’est le court ordinaire des choses qui, quand on le regarde d’une certaine manière devient insolite en lui-même. A cet égard est-ce qu’Heidegger ne délivre pas la formule d’un étonnement qui demeure par delà toutes les explications et toutes les résolutions qu’on peut lui proposer par la science, les découvertes et les explications scientifiques ?

Oui tout à fait. Il dira que l’étonnement, le (?) grec, est une disposition qui perdure. Ce n’est pas simplement le début de la philosophie, mais c’est ce qui commande toute la philosophie. C’est ce qui peut commander une existence qui se voudrait une existence, je n’aime pas beaucoup le terme,  authentique.
Authentique traduit un mot qui veut dire ce que nous sommes au sens propre, et ce que nous sommes au sens propre ce serait précisemment l’existence qui verrait dans tout ce qui arrive quelque chose d’unique, quelque chose qui verrait qu’il n’y a plus rien de routinier, rien de banal.

Il y a des publicitaires Heideggerien qui vantent des saucisses, par exemple, manifestement fabriquées en usine, selon les procédés de la technique, mais dont le slogan pour les vendre c’est le sens de l’authentique.

Ce mot authentique a fait beaucoup de mal je crois. Il y a un autre mot en Allemand qui veut dire authentique, que le mot qu’utilise Heidegger. L’angoisse finalement nous permet de prendre en main notre propre existence. Et que cette existence est unique, et en ce sens là nous sommes dans l’authenticité, ou plus exactement nous sommes nous-même dans ce que nous avons de plus propre. Nous ne nous berçons pas d’illusion, nous ne tombons pas dans le discours anonyme de l’existence anonyme, qui nous conduit toujours à dire qu’ « on » meurt. Bien sûr tout le monde meurt, mais moi je ne fais pas parti de ceux là.

Quand je dis on meurt, naturellement, je m’exclus de la foule des gens qui meurent. Même quand j’assiste à des obsèques pour dire il est mort le pauvre, je m’exclue de fait de ça, en le présentant comme malheureux.

Et en même temps je ne prend pas conscience du fait que je suis, moi, un être essentiellement mortel. C’est important chez Heidegger de souligner que la conscience de sa propre mortalité est quelquechose de consubstantiel à l’existence humaine.

Mais alors la conscience de sa propre mortalité n’est pas réductible à la crainte de mourir, sinon finalement l’angoisse aurait un objet. La conscience de sa propre mortalité va plus loin, va au-delà de la seule peur insoluble de mourir.

La mort est quelque chose d’impensable, il faut le dire, quelquechose d’indéterminé.  La seule conscience que je puisse avoir de la mort de manière « authentique » c’est qu’elle peut arriver à tout moment. Elle est imminente et c’est cette présence que nous cherchons à fuir quand nous disons que tout le monde meurt, qu’on meurt, et que ça ne me touche pas, moi.
Ou le syllogisme Ivan Ilitch, tous les hommes sont mortels, mais moi je ne suis pas tous les hommes.
Moi je suis autre chose, je ne tombe pas sous la règle générale.

Si on fait l’archéologie de cette angoisse, qu’est ce qui la distingue par exemple de Pascal lorsqu’il décrit l’homme comme un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrèmes, la fin des choses et leurs principes, incapable de voir le néant d’où il est tiré, l’infini où il est englouti. En somme est-ce que l’origine de ce que Heidegger décrit comme une angoisse, ce n’est pas tout simplement ce qu’on appelle l’angoisse existentielle, même si Heidegger se méfiait de ce mot ?

Elle est une aussi une expérience existentielle, n’est-ce pas, puisque je la ressens dans des moments particuliers. J’ai cité Kierkegaard comme source, je n’aime pas ce mot là puisqu’on ne peut pas réduire la pensée d’un philosophe à celle d’un autre. Il y a des échos très fort avec Kierkegaard. Et l’autre écho, c’est évidemment Pascal, n’est-ce pas. C’est aussi le thème du divertissement qui est tout à fait en consonnance avec ce qu’Heidegger nous dit, de cette fuite devant soi-même.

Le propos de Pascal lorsqu’il parle de divertissement, c’est bien  de dire ce dont témoigne l’homme qui se divertit, c’est une volonté d’oublier ce qu’il sait. Donc le divertissement est une affaire sérieuse. On ne plaisante pas avec le divertissement.

Il est tellement nécessaire. Ce n’est pas du tout une affaire anecdotique. Le divertissement est ce qui permet de demeurer en vie. Et la description que fait Heidegger de la quotidienneté est tout à fait en écho avec ça. Lorsqu’il caractérise la quotidienneté par le bavardage, par exemple, une manière de parler sans véritablement aller jusqu’aux choses mêmes, et bien c’est quelquechose dans laquelle nous sommes tous plongés nécessairement. Il ne faut pas imaginer que nous pouvons sortir définitivement du bavardage. Nous faisons parti nécessairement de cette quotidienneté. Le divertissement c’est aussi ce qui nous permet de vivre.

Comme une limite que nous hésitons à franchir.

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17 octobre 2009 - Posted by | dialogue | ,

4 commentaires »

  1. [04/01/2011] Super cette retranscription, je voulais l’entreprendre pour mes besoins propres. Je viens de reprendre 1an et demi après sa diffusion cette émission des NCC (enregistrement mp3) qui me permet d’appréhender un poil plus la pensée de MH. De tenter d’assembler ; quotidienneté / angoisse / existentiaux / transcendance et ek-sistence / Vérité authenticité / Singularité & il-y-a. De situer et de penser plus finement mes interventions en tant que gestalt-thérapeute d’inspiration phéno.
    Bien à vous

    Commentaire par john2john | 5 janvier 2011 | Réponse

    • Merci pour votre commentaire.
      Il y a quand même parfois de bonnes émissions à la radio.

      Commentaire par Occidere39 | 5 janvier 2011 | Réponse

  2. Effectivement, Philosophie sur Arte est une émission qui peut s’avérer très intéressante et très instructive. Moi même étudiante en philosophie, je me régale à la visionner régulièrement. Très bonne initiative de retranscrire cette émission sur l’angoisse que j’ai trouvé très limpide malgré les auteurs abordés qui sont parfois laissés de côté par les lecteurs à cause de leur réputation à être des philosophes « hermétiques » .
    J’espère que cette émission et la retranscription que vous en avez faite donnera l’envie à certains réticents d’une « philosophie trop complexe » de se lancer dans Heidegger, Kierkegaard et Sartre sans regrets, et d’y trouver des éléments qu’ils pourront s’approprier afin de mener leur propre existence au mieux !

    Si vous voulez consulter mon site web, consacrés à mes travaux dans le cadre de mes études en philosophie mais également à des écrits plus personnels, je vous invite à aller à l’adresse suivante : http://www.ressources-philosophiques.fr

    Bonne continuation,
    Bien à vous

    Elisa

    Commentaire par ressourcesphilosophiques | 1 août 2011 | Réponse

    • Concernant l’angoisse et le sentiment de finitude, Clément Rosset a aussi donné son avis : le grand drame de l’unique serait ainsi le triomphe d’être le seul au monde mais aussi l’humiliation à n’être que celui-là, « c’est à dire presque rien, et bientôt plus rien du tout » (cf le Réel et son Double).
      Bien loin de la philosophie, quoi que, il y a aussi ce passage dans le film Highlander (1986) lorsque le Kurgan s’adresse à un prêtre dans une église : « il vaut mieux mourir plutôt que de disparaître.»
      Merci pour votre commentaire. Je ne manquerai pas de vous visiter.

      Commentaire par Occidere39 | 2 août 2011 | Réponse


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