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De l’être du rêve à la conscience de rêver

Médard Boss, psychiatre suisse décédé en 1990, renonça à l’interprétation des rêves car elle était, selon lui, arbitraire. Il s’orienta plutôt vers l’analyse des rêves, en fait la daseinsanalyse dont le concept a été élaboré par Martin Heidegger dans son ouvrage « Être et temps ».

Le rêve se donne à voir pour ce qu’il est. Il existerait un « être-là » dans le rêve qui est tout simplement un autre mode d’être au monde que la conscience ordinaire dans l’activité de veille. Pour Médard Boss il existe une continuité (mais pas une identité) entre l’exister de veille et l’exister de la vie onirique.

Ceci pour introduire Christian Bouchet pour qui, dans le cadre du rêve lucide, l’être-là pourrait bien être l’être du rêve. L’être conscient et l’être de rêve pourraient désigner deux modes d’être au monde, manifestant chacun une forme de conscience spécifique, l’être de rêve ne pouvant être pensé sur celui de l’être conscient.

Ceci peut paraître abstrus pour ceux qui n’ont jamais expérimentés le rêve lucide : avoir conscience d’être en train de rêver. Pour les autres je crois que cela se passe de commentaires.

Christian Bouchet a écrit une thèse de doctorat en 1994 (thèse de doctorat ès Lettres et Sciences Humaines à l’Université de Paris-IV Sorbonne) : « Le rêve lucide, Recherches sur la conscience de rêver au cours du sommeil », disponible ICI (html).

Voici le résumé de cette thèse, tel que proposé par l’auteur :

Le « rêve lucide » est un rêve de sommeil au cours duquel le rêveur sait qu’il est en train de rêver. La conscience de son état y est souvent à ce point vive que les chercheurs l’expliquent par l’émergence de la conscience de veille dans le rêve. Le travail ici résumé soutient au contraire que ce type de conscience, la lucidité onirique, diffère radicalement de la conscience de veille. Pour le montrer, il commence par poser les conditions de possibilité de son étude : 1) il retrace le développement de la recherche dans le monde occidental qui n’a réellement démarré qu’avec l’étude des états de conscience dits « modifiés » ; 2) il s’efforce ensuite, à travers l’analyse de récits de rêves lucides, de donner une définition opératoire afin de comprendre ce que la communauté des chercheurs étudie sous ce terme alors même qu’ils ne s’accordent pas sur ses caractéristiques ; 3) il analyse les méthodes d’induction de la lucidité onirique pour en dégager les critères essentiels ; 4) et il détermine les facteurs qui permettent d’ouvrir un champ à l’expérimentation. Ces conditions posées, il examine ce que l’expérimentation systématique nous apprend sur le rêve lucide aussi bien sur sa qualité onirique qu’en tant que phénomène culturel ou dans son approche scientifique, qu’elle soit psychanalytique, différentielle ou psychophysiologique (étude en laboratoire). Il devient alors possible de mettre en évidence les implications théoriques de l’étude du rêve lucide 1) en montrant les limites des modèles explicatifs habituels (psychophysiologiques et psychologiques) et 2) en adoptant une approche critique qui permet de caractériser la lucidité comme hétérogène à la conscience de veille et de poser une hypothèse nouvelle (celle d’un substrat conscientiel) pour rendre compte de l’existence de ce phénomène et des difficultés théoriques qu’il entraîne.

Pour saisir toute la singularité de cette expérience, je ne peux m’empêcher de citer :

  • le voyageur de Pascal, repris par Caillois :

Si l’on suppose […] un homme en proie toute sa vie à un songe qui se continue d’une nuit sur l’autre, et si on le transporte chaque nuit, pendant qu’il rêve, en des pays différents et sans rapports entre eux, ce sont ces journées vécues en des décors disparates avec des compagnons éphémères, qui auraient à ses yeux la fragilité des songes, tandis qu’il serait rendu chaque nuit à une existence suivie, qui ne pourrait pas ne pas lui paraître son existence véritable.

  • le songe de Tchoang-tzeu :

Jadis, raconte Tchoang-tzeu, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort. Puis je m’éveillai, étant Tchoang-tcheou. Qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Tchoang-tcheou, ou Tchoang-tcheou qui s’imagine qu’il fut papillon ? Dans mon cas, y a t il deux individus réels ? Y a t il eu transformation réelle d’un individu en un autre ? — Ni l’un, ni l’autre, dit la Glose. Il y a eu deux modifications irréelles de l’être unique, de la norme universelle, dans laquelle tous les êtres dans tous leurs états sont un [1].

[1] Oeuvre de Tchoang-tzeu, chapitre 2, Harmonie universelle

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2 décembre 2009 - Posted by | lecture |

4 commentaires »

  1. je suis surprise,surprise de retomber sur ce sujet,il y a plusieurs années,j’ai découvert un livre qui élaborait sur ce sujet,j’ai été enthousiasmé par ces écrits,mais je n’ai jamais cru que quelqu’un pouvait s’en intéresser aussi,merci de faire ces recherches,je me sens moin seule.

    Commentaire par mafalda | 3 décembre 2009 | Réponse

    • Michel Jouvet, le spécialiste français de la neurophysiologie du rêve, ne croyait pas non plus aux rêves lucides. Il a finalement changé d’avis (j’essaierai de retrouver le passage où il commente le rêve lucide).
      Mais quel était donc votre livre ?

      Commentaire par Occidere | 3 décembre 2009 | Réponse

      • Voilà ce que disait Michel Jouvet dans son livre « Le sommeil et le rêve » (Odile Jacob, 1992) :

        p.113 :

        Un rêve est appelé «rêve lucide» quand le sujet, au moment où il rêve, a conscience qu’il est entrain de rêver. Cet état particulier donne au rêveur une certaine capacité de contrôle sur le déroulement même du rêve, ainsi qu’une sensation de liberté car le sujet a la possibilité d’explorer, selon sa propre fantaisie, son monde onirique.

        et p.132 :

        Je dois confesser que pendant longtemps je n’ai pas cru à l’existence de ces rêves lucides. Cependant, depuis trois ans, à quatre reprises, j’ai pu constater l’extraordinaire expérience subjective que représente le déroulement de l’imagerie onirique que l’on ne peut influencer, et à laquelle on assiste en étant parfaitement conscient qu’il s’agit d’un rêve […] L’interprétation en termes neurobiologiques de ces phénomènes nous échappe.

        Mais il se trompait en disant que l’on ne peut influencer l’imagerie onirique. En fait il est possible de faire intervenir certaines images à l’intérieur d’un « contexte » onirique.

        Commentaire par Occidere | 3 décembre 2009 | Réponse

  2. merci pour votre recherche,n’avons nous pas toujours conciences que nous rêvons!au sujet de ce livre,il était emprunté à la bibliotèque,donc je n’ai plus de référence,ma mémoire est disparue avec ces années passés et cette vie antérieure.

    Commentaire par mafalda | 4 décembre 2009 | Réponse


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