Occidere's Blog

Sauter …

«Màj 15/04/10 – Publié le 04/11/09

Sauter » et « saillir » ont la même racine sal dans la famille des langues indo-européennes.

« Sauter, s’élancer en l’air », vient du latin saltare. Le « saut » dérive de saltus. On dit sauter en l’air, à la corde, à cloche-pied, de joie, aux nues. Les termes apparentés sont l’assaut, saute-mouton, sauterelle, saltimbanque, autant de termes ou d’expressions qui évoquent le jeu, la danse, la vitalité, peut-être le bonheur, la joie. On dit aussi sauter en croupe, et, bien évidemment, le sens parfois vulgaire, juste seulement parfois, que chacun connaît bien …

« Saillir » dérive de salire qui signifiait au XIIIè siècle «sauter, bondir», «danser», mais aussi «couvrir une femelle». Salire a été très tôt évincé par le verbe saltare. Dans le terme «saillir» il y a aussi le sens de «jaillir avec force», de «déborder». Eugène Sue nous dit que le vieux mot « saillir » (sauter l’âme du corps) renferme une terrible énergie. C’est ainsi qu’il fait dire à Jeanne Darc face à ses tourmenteurs :  « Faites-moi arracher les membres !…. faites-moi saillir l’âme hors du corps ! vous n’obtiendrez rien autre chose de moi ! »[1]

La question que je me pose est de savoir quand, comment et pourquoi est-on passé, en France, de salire à saltare ? De «couvrir une jument» à sauter dans son sens le plus large ? L’accouplement du verbe « sauter » dérive-t’il de salire ou du latin saltare ?

Pour bien comprendre ce dont je parle, faisons un petit détour en Sibérie.
Dans l’Altaï, sam (proche du sal indo-européen ?) est une racine qui signifie s’agiter (en remuant les membres postérieurs). Saman, en Tongouse, signifie danser, bondir, remuer, s’agiter. De ce terme dérive le mot «chamane». Pareil chez les Yakoutes : ojun désigne le chamane et signifie «sauter, bondir, jouer».

Que se soit pour les verbes dérivant d’ojun, ou pour ceux dérivant de sam, Roberte Hamayon a montré qu’ils désignent le chamane, notamment du fait de leurs emplois dans les rituels chamaniques qui consistent à imiter les espèces animales dans leurs conduites d’accouplement. Le chamane, en investissant sa fonction, serait celui qui est dans l’obligation de mettre en scène, de jouer, d’imiter les animaux et de faire participer les spectateurs à ces rituels d’animation. Ses bonds, «danses aux trots» ont un caractère sexuel. Le chamane est d’ailleurs sensé s’accoupler à un esprit femelle, la fille de l’esprit de la forêt, dans le but d’obtenir des faveurs, en l’occurrence du gibier pour sa communauté.

Naadan est un autre terme bouriate qui désigne les jeux rituels organisés au sein de la communauté. Naadaxa, qui s’utilise dans le langage courant dans le sens de frayer, de s’apparier, s’applique aussi à des danses chamaniques imitant l’accouplement, comme le jeu du grand tétras ou celui des coqs de bruyère. Les hommes sont accroupis et font des bonds l’un en face de l’autre, les jeunes filles sautillent et bondissent en battant des bras …

Ainsi, en s’animalisant dans les rituels, l’être humain fait participer les esprits en les invitant à jouer avec lui. De l’issue de ces jeux dépendra par exemple les activités de la chasse.

Le chamane pourrait s’appeler, dans notre langue, « le sauteur ».

Bref, pour revenir à ma question : quand et comment est-on passé, en France, de salire à saltare ? Question peut-être sans importance, ou mal formulée, mais dont le sens est maintenant plus explicite.

Comme je n’ai pas la réponse, je terminerai en faisant diversion, et en présentant, toujours au sujet de «sauter», le point de vue de M.-A. Ouaknin.

Un saut à l’extérieur devient un ex-saltum, qui donne en français exultation (même racine que saillir et sauter : exsultatio), façon de désigner le sentiment ou le transport de joie. Pour cet auteur, l’exultation est le passage d’un état d’être à l’ek-sistence, c’est à dire d’un être étant en devenir, rendu possible grâce à la dé-sidération. C’est la marque du Dasein d’Heidegger !
Si exulter permet à l’être d’exister, c’est à dire « sauter à l’extérieur » et au-delà de soi, insulter, de in-saltare, « sauter à l’intérieur » (en fait « sauter sur »), … au fait, oui, qu’est ce que cela pourrait bien vouloir dire … ?

Euh, le résultat (re-saltare !) à cette question fait déborder la nécessaire intention de faire court dans un blog !

Queue de poisson, je dé-fraye ma chronique …

Sources :

1.« Faire des bonds fait-il voler l’âme ? : De l’acte rituel en Sibérie chamaniste », Roberte N. Hamayon
, Ethnologies, vol. 25, n° 1, 2003, p. 29-53.
2.M.-A. Ouaknin, « c’est pour cela qu’on aime les libellules », Ed. Calmann-Lévy, 1998
3.Centre national de Ressources Textuelles et Lexicales
4.Le Robert, Dictionnaire étymologique du français, Jacqueline Picoche, Les usuels du Robert, 1994

Notes :

[1] Eugène Sue, Les mystères du peuple, Tome 9

Publicités

15 avril 2010 - Posted by | mots | , ,

Aucun commentaire pour l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :