Occidere's Blog

La stratégie du choc de Naomi Klein

Maj 21/11/10 – publié le 17/11/10

« Le mal doit se faire tout d’une fois : comme on a moins de temps pour y goûter, il offensera moins ».
Machiavel, Le prince

« Faites crier l’économie ».
Richard Nixon à Richard Helms, directeur de la CIA. 15 septembre 1970, déclassifié

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Juste une petite introduction pour situer le débat. Celui des idées et des théories.

Milton Friedman, économiste américain (1912-2006) et prix nobel d’économie en 1976, est le père fondateur du courant monétariste qui est apparue dans les années 1960.
Ce mouvement propage le libéralisme économique dans lequel le rôle de l’état devrait être réduit au strict minimum, par opposition au keynésianisme – de l’économiste britannique John Maynard Keynes, 1883-1946 – dans laquelle l’état est appelé à jouer un rôle majeur dans la régulation des marchés. C’est dans le cadre des politiques de relance, sous la tutelle de l’état – les accords de Bretton Woods 1944 – que se justifie le keynésianisme, au contraire du libéralisme économique de Friedman qui voit dans l’intervention de celui-çi une entrave à la liberté économique.
L’école de Chicago est issue des enseignements de Milton Friedman. Elle est à l’origine des politiques économiques de la Banque mondiale et des privatisations de nombreuses entreprises publiques des pays en voie de développement. Les Chicago Boys étaient un groupe d’économistes chiliens formés à l’école de Friedman, et ont travaillé en collaboration avec la dictature militaire de Pinochet. Milton Friedman a influencé de nombreuses personnes telles que Ronald Reagan, Paul Volker – gouverneur de la Fed – Arnold Schwarzenegger, Margaret Thatcher.

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La stratégie du choc a été publié en 2007. Son auteure, Naomi Klein, 1970, est journaliste et altermondialiste canadienne. La thèse de son livre est de montrer que les partisans du néo-libéralisme, dont fait parti Milton Friedman, utilisent la période de désarroi psychologique qui suit les grandes catastrophes – économiques, écologiques ou politiques – afin d’imposer des réformes – privatisations, réduction des salaires, remise en cause des acquis sociaux – qui n’auraient pas pû voir le jour autrement, ou en tout cas pas aussi rapidement. Il s’agit, en quelques sortes, de refondre l’économie à partir d’une page blanche, comme a essayé de le faire le dr Cameron sur les êtres humains dans le cadre des expériences de lavage de cerveau financées par la CIA.
Comme exemples de crises ayant donné l’occasion d’appliquer les théories de Friedman, N. Klein cite : les dictatures de Pinochet et Soeharto – Chili et Indonésie – mais aussi celles d’Argentine et de Bolivie, la chute de l’empire soviétique, l’Afrique du Sud, la guerre des Malouines sous M. Thatcher, les évènements qui ont suivi le 11 septembre 2001 sous l’administration Bush, la guerre en Irak, l’ouragan Katrina en Louisiane et Nouvelle-Orléans en 2005, le tsunami de 2004 sur les côtes du Sri Lanka.
Cette stratégie du choc, véritable doctrine de l’instrumentalisation des catastrophes, viserait à terme a créer des zones vertes, riches et protégées, au sein de zones rouges, zones délabrées et abandonnées à elles-même. C’est l’apartheid issu du corporatisme capitaliste.

Le livre de Naomi Klein, plus de 700 pages sans compter les notes de renvois, n’est pas disponible en libre lecture sur le web. Il existe par contre de bons articles traitant le sujet. Mais on peut toujours voir cette vidéo, environ 1h15, qui résume assez bien le livre. J’en parle en connaissance de cause. Le choc des images est en plus.
Un livre qui donne du sens.

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Voir aussi :

Quelques citations extraits du livre :

  • Nous avons beaucoup aidé l’armée, avoua-t-il à la journaliste Kathy Kadane, vingt-cinq ans après les faits. Les soldats ont probablement tué pas mal de gens, et j’ai du sang sur les mains, mais ce n’est pas si terrible. Il faut savoir porter un grand coup au moment décisif. Robert J. Martens , Ambassade des Etats-Unis à Jakarta ; Tim Weiner, « Interrogation, CIA-Style, New York Times, 9 février 1997
  • Les citoyens étaient en prison pour que les prix fussent en liberté. Eduardo Galeano, 1990
  • Si ce n’est qu’au prix d’une répression qu’on peut appliquer à la lettre la théorie économique de Chicago, ses auteurs ont-ils une part de responsabilité dans la situation au Chili ? Anthony Lewis, chroniqueur au Nex York Times, 2 octobre 1975
  • Malgré mon profond décaccord avec le système politique autoritaire du Chili, je ne vois pas ce qu’il y a de mal, pour un économiste, à fournir des conseils économiques techniques au gouvernement chilien. Milton Friedman
  • Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées en vigueur dans le contexte. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existentes et les entretenir jusqu’à ce que le politiquement impossible devienne politiquement inévitable. Milton Friedman, Capitalisme et liberté, Robert Laffont, Paris, 1971
  • Les idées sont des solutions de rechange en attente d’une crise pour servir de catalyseur au changement. Le modèle d’influence proposé par Friedman consistait à légitimer les idées, à les rendre tolérables et dignes d’être mises à l’essai à la première occasion. Allan Meltzer. J. McLane, Milton Friedman’s philosophy of economics and public policy, conference to honor Milton Friedman on his ninetieth birthday, 25 octobre 2002
  • investir l’environnement de l’adversaire et paralyser ou surcharger ses perceptions et sa compréhension des évènements pour le rendre incapable de résister. Shock and awe, archieving rapid dominance, doctrine militaire des Etats-Unis de 1996, fondement de l’invasion de l’Irak en 2003
  • L’hyperinflation est terrible pour les gens, en particulier les pauvres et les petits épargnants. Au bout de quelques heures ou de quelques jours, ils constatent que les augmentations de prix, à la vitesse de l’éclair, ont avalé leurs salaires. C’est pourquoi ils implorent le gouvernement : « Faites quelque chose ». Et si le gouvernement a en main un bon plan de stabilisation, pourquoi n’en profiterait-il pas pour introduire d’autres réformes ? […] Les réformes les plus importantes ont eu trait à l’ouverture de l’économie, à la dérèglementation, et à la privatisation. La seule façon de mettre ces réformes en œuvre, à l’époque, c’était de profiter de l’occasion créée par l’hyperinflation : la population était prête à accepter des changements draconiens en échange d’une solution à ce problème et d’un retour à la normale. Cavallo, Commanding Heights
  • Incidemment, j’ai donné exactement les mêmes conseils à la Chine qu’au Chili […] Devrais-je me préparer à crouler sous une avalanche de protestations pour avoir osé conseiller un gouvernement maléfique ? Milton Friedman, Friedman et Friedman, Two lucky people
  • Le Chili de Pinochet pourrait servir de modèle pratique à l’économie soviétique. Washington Post, aout 1991
  • Toute réforme doit provoquer des bouleversements sans précédent. Il faut mettre au rancart un monde tout entier, y compris la totalité des institutions économiques, la plupart des institutions sociales et politiques et même la structure matérielle de la production, des immobilisations et de la technologie. Richard Ericson, économiste Université Columbia, the classical soviet-type economy : nature of the system and implications for reform, journal of economic perspectives, 1991
  • On peut se demander s’il y aurait lieu de songer à provoquer délibérément une crise dans l’intention de supprimer les obstacles politiques à la réforme. Dans le cas du Brésil, par exemple, on laisse parfois entendre qu’il faudrait attiser l’hyperinflation pour effrayer les gens et les obliger à accepter ces changements. Williamson, the political economy of policy reform
  • Je tiens à réitérer l’importance d’un thème majeur : l’économie politique des crises graves tend à déboucher sur des réformes radicales aux résultats positifs. Michael Bruno, économiste en chef à la banque mondiale, deep crises and reform : what have we learned ? Banque mobiale, Washington, DC, 1996
  • Ce qu’il nous faut, en Asie, c’est d’autres mauvaises nouvelles. Nous avons besoin de mauvaises nouvelles pour stimuler l’ajustement. Jay Pelosky, Milken Institute, Global Overview, Global Conference 1998, Los Angeles, 12 mars 1998
  • J’aimerais assister à des fermetures d’entreprises et à des ventes d’actifs. […] Les ventes d’actifs sont très difficiles ; en général, les propriétaires refusent de vendre, à moins d’y être contraint. Il nous faudrait d’autres mauvaises nouvelles pour obliger ces derniers à se départir de leurs sociétés. Jay Pelosky, Milken Institute, Global Overview
  • J’estime que la mondialisation nous à fait une faveur à tous en détruisant les économies de la Thaïlande, de la Corée, de la Malaisie, de l’Indonésie, du Mexique, de la Russie et du Brésil dans les années 1990 et en mettant à nu un grand nombre de pratiques et d’institutions pourries. Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, 1999
  • Le sujet d’aujourd’hui est un adversaire qui présente une menace grave, pour la sécurité des Etats-Unis. Je veux parler de l’un des derniers bastions de la planification centrale. Pour gouverner il décrète des plans quinquennaux. A partir d’une capitale unique il cherche à imposer ses exigences sans égard aux fuseaux horaires, aux continents, aux océans et même au-delà. Avec brutalité, il étouffe la pensée libre et les idées nouvelles. Il bouleverse la défense des Etats-Unis et met en danger la vie des hommes et des femmes en uniforme.L’adversaire en question vous fait peut-être penser à l’ex-Union Soviétique, mais cet ennemi n’est plus. Aujourd’hui, nos ennemis sont plus subtils et plus implacable. […] L’adversaire est plus près de chez nous. Il s’agit de la bureaucratie du Pentagone. Donald H. Rumsfeld, discours prononcé au Pentagone, le 10 septembre 2001.
  • En Irak, il s’agit non pas de fortifier une nation, mais bien d’en créer une. Thomas Friedman, What were they thinking ?, New York Times, 7 octobre 2005
  • Dis donc, c’est un marché énorme – il faut que je m’y taille une place. J’arrête d’être paysagiste ; je vais devenir entrepreneur spécialisé dans la gestion des débris post-ouragans. Dave Blandford, Private industry responding to Hurricanes, associated press, 15 avril 2006
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21 novembre 2010 - Posted by | lecture, points de vue, vidéos | , , , , ,

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