Occidere's Blog

Les chemins de l’Hyperborée


« Les peuples hyperboréens ! Il est impossible de résister à l’évocation magique de ces mots. On voit des plages de cristal éteint où, debout dans la brume, des hommes aux yeux bleus cherchent, dans l’horizon des mers voilées, les contours de l’Irlande fabuleuse »

Maurice Magre, la clé des choses cachées

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Le propos de cet article est de montrer que les terres Hyperboréennes ne sont pas de ce monde – terrestre – mais d’un au-delà – de notre espace-temps. Elles constituent un espace sacré dans lequel seuls quelques-uns sont habilités à se rendre : héros, chamanes et divinités. L’Hyperborée, terre d’élection d’Apollon, montre une ressemblance frappante avec le Sidh Irlandais.

Tel un navigateur, je suis parti dans les flots de la toile interocéanique à la recherche de l’Hyperborée. J’ai compris qu’il existe bien une route qui y mène ; mais j’ai aussi découvert que celle-çi me demeure inaccessible.

Le plan se structure ainsi :

La route perdue de l’Hyperborée
Borée, le vent du Nord
Apollon l’Hyperboréen
Le Sidh Irlandais
Les Paradis nordiques
Sources et références

  La route perdue de l’Hyperborée

L’étymologie d’Hyperborée vient du latin hyperboreus, en grec ὑπερϐόρεος « septentrional » formé de ὑπέρ « au-dessus, au-delà » et βόρεος « du nord » de βορέας, Borée.
Le vent de Borée est le « vent du nord ». L’Hyperborée est donc ce qui est propre aux régions du Grand Nord.
On s’attend ainsi à situer l’Hyperborée dans les régions nordiques, quelques part au-dessus du cercle polaire. Qu’en disent les anciens ? Ils nous ont laissés des témoignages mais il est difficile de faire la part des choses entre les récits mythologiques et les descriptions géographiques.

Ainsi, Hérodote , qui disserte sur les Scythes :
« Cette autre manière de raconter la chose est également reçue des Grecs et des barbares. Mais Aristée de Proconnèse, fils de Caystrobius, écrit dans son poème épique qu’inspiré par Phébus, il alla jusque chez les Issédons ; qu’au-dessus de ces peuples on trouve les Arimaspes, qui n’ont qu’un oeil ; qu’au delà sont les Gryplions, qui gardent l’or ; que plus loin encore demeurent les Hyperboréens, qui s’étendent vers la mer … » 1

« La Scythie semblait être une frontière au-delà de laquelle se situait l’Hyperborée. Les Hyperboréens envoyaient des offrandes enveloppées dans de la paille de froment. Elles passaient chez les Scythes avant d’être transmises jusqu’à Délos »2

Délos, île des Cyclades en Grèce

Citons la description de Diodore de sicile :
« Puisque nous sommes arrivés à parler des contrées septentrionales de l’Asie, il ne sera pas hors de propos de dire un mot des Hyperboréens. Parmi les historiens qui ont consigné dans leurs annales les traditions de l’antiquité, Hécaté et quelques autres prétendent qu’il y a au delà de la Celtique, dans l’Océan, une île qui n’est pas moins grande que la Sicile. Cette île, située au nord, est, disent-ils, habitée par les Hyperboréens, ainsi nommés parce qu’ils vivent au delà du point d’où souffle Borée »3.

Pour Apollodore, le mont Atlas est le pays des Hyperboréens : « Le héros (Héraclès) accomplit ces exploits en huit ans et un mois. Mais Eurysthée, n’ayant pas retenus valables ceux de l’Hydre et des étables d’Augias, imposa encore un travail à Héraclès, le onzième : le héros devait lui apporter les pommes d’or du jardin des Hespérides. Ce dernier se trouvait, non comme certains l’ont dit, en Libye, mais bien sur le mont Atlas, au pays des Hyperboréens »4.

Pline écrit lui aussi dans son Histoire naturelle :
« Derrière ces montagnes et au delà de l’Aquilon, une nation heureuse, si on en croit les récits, appelée les Hyperboréens, et où les hommes atteignent une grande vieillesse; des merveilles fabuleuses en sont racontées : on dit que là sont les gonds du monde et la dernière limite de la révolution des astres: le soleil y donne une lumière de six mois et un seul jour, et il se cache non, comme des ignorants l’ont dit, de l’équinoxe du printemps à celui de l’automne; mais il n’y a dans l’année qu’un lever au solstice d’été, qu’un coucher au solstice d’hiver » […] « Quelques-uns les ont placés non en Europe, mais aux extrémités des rivages asiatiques, parce qu’on y trouve un peuple, les Attacores, qui n’en diffère guère par les habitudes et la position. D’autres ont attribué aux Hyperboréens une situation intermédiaire entre l’un et l’autre soleil, là ou l’astre se couche pour les Antipodes et se lève pour nous, ce qui ne peut être, à cause de la vaste mer qui est entre deux. Les auteurs qui ne les admettent que là où le jour est de six mois disent qu’ils sèment le matin, moissonnent à midi, récoltent au coucher du soleil les productions des arbres, et pendant la nuit se cachent dans des cavernes. On ne peut guère douter de l’existence de cette nation, car trop d’écrivains rapportent qu’ils étaient dans l’usage d’envoyer les prémices des fruits dans l’île de Délos à Apollon, qu’ils honoraient particulièrement »5.
[…] « En dehors des Scythes et au delà du commencement de l’Aquilon, quelques-uns ont placé les Hyperboréens, sur lesquels nous avons donné des détails en traitant de l’Europe (IV, 26). Partant de là, on connaît d’abord le promontoire Lytarmis de la Celtique, et le fleuve Carumbucis, où baissent la rigueur du froid et la chaîne des monts Riphées. On place ici un certain peuple Arimphéen , qui diffère peu des Hyperboréens »6
[…] « Le pays des Hyperboréens se situe à la même hauteur que la Bretagne. Le jour le plus long y dure 17 heures »7.

Strabon place les Hyperboréens entre la Mer Noire, le Danube et l’Adriatique : « Tous les peuples vers le nord furent nommés Scythes ou Celto-Scythes par les historiens grecs, mais des écrivains des temps plus anciens encore, rajoutant encore des distinctions entre eux, appelaient Hyperboréens ceux qui vivaient autour du Pont Euxin, l’Istro et l’Adriatique »9.

Pour ce qui est des modernes, la route d’Hyperborée se perd dans des conjectures incertaines sur lesquelles je ne m’étendrais pas. Citons simplement, de façon non exhaustive : l’Atlantide, l’Irlande, la Grande-Bretagne et Stonehenge, l’Islande, la péninsule de Kola dans la Russie septentrionale, le Groenland et les îles Spitzberg, l’île d’Avalon (l’île d’Apollon21), l’île Leuké (l’île blanche) …

Pour Diodore de Sicile, l’Hyperborée est une « contrée mystérieuse, dont on ne retrouvait plus la route ni par terre ni par mer, où l’on jouissait d’une paix et d’une lumière éternelle ».

« Au-delà du Nord, de la glace, de l’aujourd’hui
delà de la mort à l’écart
Notre vie, notre bonheur
Ni par terre, ni par mer
Tu ne pourras trouver le chasseur qui mène
Jusqu’à nous, Hyperboréens ».

Nietzsche

Borée, le vent du Nord

Revenons à l’étymologie du terme Hyperborée. S’il est admis aujourd’hui qu’il signifie « au-delà du vent du nord« , « au-dessus de l’origine du vent Borée« , peut-être pourrions-nous nous pencher sur le sens de cette expression.

La première idée qui vient à l’esprit est de donner une signification géographique de cet au-delà. Si Borée est la puissance sauvage qui souffle des hauteurs de la Thrace, Hyperborée ne peut donc être situé qu’au-delà, c’est à dire à partir et au-delà de la Scythie.
Mais le vent Borée ne se laisse pas facilement appréhender. « Longeant l’Adriatique, la Dalmatie est balayée par le Bora, c’est-à-dire le vent Borée de l’antiquité grecque […] Le Borée s’est vu attribuer des directions diverses selon les patries des auteurs qui en parlaient. Il vient certes du Nord ou du Nord-Est, comme le dit Pline 8, pour un Romain puisque le vent s’engouffre dans les vallées N.E.-S.O. de la botte italienne mais pour un grec de la côte orientale de l’Adriatique il balaie les dépressions N.O.-S.E. du relief hellénique […] Encore un peu plus à l’est un vent tout aussi glacé prend en enfilade la vallée du Vardar. Nous sommes en Thrace, au pays même d’Hécatée »10.

Carte moderne permettant de situer le domaine hyperboréen

Mais il est un autre sens de l’au-delà de Borée. On le devine dans cette phrase issue de l’Iliade, à propos de Sarpédon : « Sa psukhe le quitta et le brouillard se répandit sur ses yeux. Puis il respira à nouveau et le souffle de Borée le fit revivre, soufflant sur lui de toutes parts, qui avait si cruellement expiré son thumos »11.
Pour les grecs d’Homère et d’Hésiode, le thumos est l’âme-souffle qui représente la conscience avec ses pensées, ses émotions et ses sentiments. Le thumos disparaît avec la mort. La psukhe est le principe de vie qui n’est pas concerné par la conscience et qui survit après la mort dans la maison d’Hadès, comme l’image visible mais impalpable de l’être jadis vivant (eidolon). La psukhe est l’ombre. Sophocle disait « l’homme n’est rien que souffle et ombre »11.
Si le souffle de Borée à le pouvoir de faire revivre Sarpédon, de faire revenir sa psukhe, peut-être faut-il entendre que l’au-delà du souffle de Borée n’est autre que le royaume des morts.
C’est ce que nous confirme L. Lantier 12 : Borée n’est plus à entendre comme un vent, mais plutôt comme une puissance, sous la domination des grandes divinités de l’Olympe : Apollon , Poseidon, Athéna, Artémis. Borée et Zéphyr sont des intermédiaires entre le monde supérieur et l’Hadès. Ils aident l’âme du héros à prendre son vol (Iliade). Les divinités du vent sont en relation avec le monde des morts et un culte des morts leur est associé.

Si on ne retrouve plus la route de l’Hyperborée, ni par terre ni par mer, peut-être est-elle devenue invisible ! Invisible, mot dont la culture populaire en a fait l’étymologie d’Hadès. Peut-être parce qu’il reçut des Cyclopes un casque qui rend invisible.

Apollon l’Hyperboréen

En tout cas, Apollon, lui, la connaissait bien la route, puisqu’il y passait chaque chaque année les mois d’hivers. Chaque année, au retour de l’été, il revenait dans les sanctuaires de Délos et de Delphes, sur un char trainé par des cygnes ou par des griffons.
Pour Diodore de Sicile, « Apollon passe pour descendre dans cette île tous les dix-neuf ans. C’est aussi à la fin de cette période que les astres sont, après leur révolution, revenus à leur point de départ. Cette période de dix-neuf ans est désignée par les Grecs sous le nom de Grande année ». C’est le cycle de Méton ou ennéadécatéride, qui signifie que, tous les 19 ans, la lune revient exactement au même endroit dans le ciel 13.
Léto (Latone chez les latins) – « celle qui échappe à la connaissance » – était née dans cette contrée fabuleuse. On dit aussi que, pour échapper aux persécutions d’Héra, c’est sous la forme d’une louve qu’elle fit le trajet, en douze jours, du pays des Hyperboréens à Délos. A Délos – en grec Δῆλος / Dễlos, « visible, manifeste » – elle donne naissance à des jumeaux : Apollon, le dieu solaire, et Artémis, la Lune.

Apollon préside à toute inspiration : dieu du chant, de la musique et de la poësie, la lyre est un attribut de sa puissance. Apollon musagète est celui qui conduit les Muses. Il professe des oracles, envoie des songes. Par son activité divinatoire, il exerce aussi la médecine. Il est alexikakos , le « dieu qui écarte le mal ». Son fils, Esculape (Asclépios), est le célèbre dieu de la médecine.
Sa légende, d’après L. de Ronchaud, lui attribue une nature fluctuante : héros, dont certains traits rappellent ceux d’Héraklès, prêtre, fils de dieu (Zeus), dieu, il lui est arrivé aussi de déchoir pour s’associer au travaux des hommes , éprouvant misère et humiliation de la destinée humaine.13b
Avec Apollon sont évoquées aussi les célèbres vierges hyperboréennes, Hypéroché et Laodicé, ainsi que Argé et Opis, qui apportaient des offrandes à Délos, suivant un itinéraire légendaires.14

Bien qu’étant un des plus célèbres dieux grecs, certains n’hésitent pas à lui donner des origines sibériennes, et à rapprocher son culte des pratiques chamaniques. « Des personnages célèbres et légendaires de la Grèce antique passent pour avoir été des chamanes. On qualifie d’ « hyperboréens » ou d’ « apolliniens » un groupe de penseurs ou de mages ou de chamans antérieurs à Socrate et même au premier des présocratiques ». 15
Ainsi :
Hermotime de Clazomènes, penseur et « chaman » grec, du VIIe s. av. J.-C. Mais il est peut-être légendaire. Pythagore, né vers 569 av. J.C., se donne pour une réincarnation d’Hermotime
Aristée de Proconnèse, vers 600 av. J.-C. adorateur d’Apollon
Épiménide de Knossos, vers 595 av. J.-C., poète et chaman crétois
Phérécyde de Syros, vers 550 av. J.-C., oncle maternel de Pythagore
Abaris, dit Abaris le Scythe ou Abaris l’Hyperboréen, vers 540 av. J.-C. ?, prêtre d’Apollon hyperboréen. Hyperboréen, il voyagea vers le nord chez les Scythes, où il fut peut-être initié aux pratiques chamaniques

N’oublions pas non plus le devin Tirésias de la mythologie grecque, qui naquit jeune fille et qu’Apollon métamorphosa en homme pour s’être refusée à lui en échange de l’enseignement de la musique.

Sans vouloir reprendre une étude sur le chamanisme, rappelons que, pour Mircea Eliade, la technique chamanique consiste dans le passage d’une région cosmique à une autre : de la terre au ciel, ou de la terre aux Enfers. Le chamane connaît le mystère de la rupture des niveaux. Les trois grandes régions cosmiques sont reliées par un axe central, qui passe par une « ouverture » par lequel passe les dieux pour descendre sur terre … et les morts dans les régions souterraines. Tout espace sacré est un « centre », siège possible d’une rupture de niveau. 16

Mais pour Jérémie Benoît s’il y a bien une structure chamanique des sociétés indo-européenne, elle diffère cependant des modèles tels qu’on les connaît chez les sibériens. Elle distingue notamment certains hommes des autres, dans la fureur de l’exaltation guerrière par exemple, ce qui n’est pas le cas dans le chamanisme asiatique. Pour cet auteur, « la pythie de delphes, quand bien même elle exprime la parole d’Apollon, n’est pas d’origine chamanique. Elle est héritée des cultures pelasgiques grecques, antérieures aux invasions indo-européennes, Achéens et Doriens ». 17


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Le Sidh Irlandais

Nous sommes depuis le commencement du temps
sans vieillesse, sans la coupure du cimetière;
nous n’attendons pas l’âge sans force;
la transgression ne nous atteint pas

On écoute la musique dans la nuit
et l’on arrive dans l’île aux multiples couleurs,
pays magique, splendeur sur un beau diadème
d’où brille la nuée blanche
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Navigation de Bran

Les grecs cherchaient au nord le séjour des dieux. Chez les Celtes, l’Autre Monde, le paradis, se situait à l’ouest de l’Irlande, au-delà du soleil couchant, là où vont les morts, mais parfois aussi dans les collines et sous les lacs.
L’Autre Monde, c’est « La Terre des Vivants », la « Terre des Femmes », la « Grande Plaine », la « Plaine du Plaisir », la « Terre des Jeunes », la « Terre de Promesse ». C’est le Sid – ou Sidh – qui signifie « paix ». Tout y est beau, jeune, attirant et pur – brillant à travers les mondes délicieux – la joie est habituelle. Il n’y a ni tristesse ni trahison, pas de maladie, ni faiblesse ; on y écoute une musique douce.

Comme nous allons le voir ci-dessous, il est étonnant que la musique, le cygne, les messagères hyperboréennes, la médecine, associés à l’Apollon hyperboréen se retrouvent dans la description du paradis celtique !
D’après Fr. Le Roux et C.-J. Guyonvarc’h 18, à propos du Sidh, les femmes de l’Autre Monde sont des messagères des dieux. Parfois elles viennent chercher et entrainer dans leur éternelle félicité les mortels à qui elles ont donné leur amour. Elles se montrent très souvent sous l’apparence d’un oiseau, le cygne. Tous les oiseaux, quand ils surgissent dans la légende, viennent du nord, de l’Autre Monde, et ce sont des cygnes qui chantent une musique merveilleuse, une musique douce qui endort et fait disparaitre toute souffrance et abolit la perception du temps.
La musique est d’ailleurs une manifestation de l’Autre Monde. Elle est un divertissement, une magie et une thérapeutique. Elle peut guérir.
Le cygne occupe une place primordiale dans la littérature de l’Irlande ancienne, il est un messager de l’Autre Monde et en tant que tel, il attire des hommes vers les espaces ou dimensions surnaturelles. 19 La métamorphose « est le trait morphologique le plus courant des personnages de l’Autre Monde qui, pour venir sur terre ou en repartir, empruntent le plus souvent la forme des oiseaux (cygnes) »18

S’il était permis d’associer l’Hyperborée au Sidh Irlandais, alors nous ne serions pas étonnés que sa route se soit perdue.
En effet, une barrière infranchissable sépare le temps mythique (qui est l’éternité) et le temps humain. Il y a une abolition, une contraction du temps et de l’espace. Pénétrer dans le Sidh, c’est quitter le temps humain, et , en principe, on ne revient jamais de l’Autre monde. Les habitants du Sidh ne sont pas soumis aux contingences de l’espace, de la distance et de la matière.
« Le Sid est un monde unique, parfait et indifférencié. Les contacts occasionnels de l’humain et du divin se font toujours dans le sens de l’irruption du divin dans le monde humain parce que notre monde baigne dans le monde divin (sans le voir !). Le temps étant suspendu dans un tel cas, c’est l’homme qui a l’impression contraire de pénétrer dans le monde des dieux et c’est la raison de l’éternelle jeunesse. Identiquement, le retour dans ce monde-ci, cause de vieillesse subite, de maladie et de mort par accélération multipliée du temps humain pour ceux qui ont l’imprudence d’y revenir, est moins un retour qu’un évanouissement ou un retrait de l’Autre Monde. » 18

Les Paradis nordiques

Nombreuses sont les traditions qui situent le paradis au Nord. La nostalgie de la Terre Céleste est une donnée très répandue.
Voici quelques extraits qui en témoignent.

« Dans son voyage cosmique, le chaman Yakoute escalade une montagne à sept étages. Son sommet se trouve dans l’étoile polaire, au « nombril du ciel »».
« Les Bouriates disent que l’étoile polaire est accrochée à son sommet ».16

« Dans toute mythologie épique indienne, c’est en allant au Nord que l’on va vers les Dieux. Le Nord est la Terre des Brahmanes. Tout Brahmane cherche à avoir dans sa généalogie des parentés le situant au Nord. Dans un village, les Brahmanes sont dans le quartier nord. Le Grand Nord, c’est au-delà de l’Himalaya, le pays de la délivrance; l’ayant atteint, on n’est plus condamné à renaître pour faire fructifier ses fruits. Terre de Délivrance Nordique, ou Terre Ultime où l’on vit dans le Paradis de Shiva ». 20
« Dans la tradition hindoue la çvetadvîpa, ou « île de la splendeur », est localisée dans l’extrême septentrion. Elle est la résidence des grands ascètes, mahâyogî, et des « fils de Brahman » ».21

« Les Aztèques – Azlan, c’est le Nord, le pays des morts, le lieu de la Blancheur – ont gardé avec eux, jusqu’en Amérique Centrale, comme en une Arche Sainte, le souvenir du temps où ils cheminaient le long du détroit de Behring, dans la toundra arctique ». 20
« En Amérique, la tradition constante relative aux origines, tradition qu’on retrouve jusqu’au Pacifique et la région des Grands Lacs, parle de la terre sacrée du « Nord lointain », située près des « grandes eaux », d’où seraient venus les ancêtres des Nahua, des Toltèques et des Aztèques. Le nom d’Aztlan, qui désigne le plus communément cette terre, implique aussi – comme le çveta-dvîpa hindou – l’idée de blancheur, de terre blanche ».21

« Dans la tradition nordico-scandinave, l’Asgard, la résidence d’or primordiale des Ases, est localisé dans le Mitgard, la  » Terre du Milieu « . Cette terre mythique fut identifiée à son tour soit au Gardarike, qui est une région presque arctique, soit à l’  » île verte « ou  » terre verte  » qui, bien qu’elle figure dans la cosmologie comme la première terre sortie de l’abîme Ginungagap, n’est peut-être pas sans rapport avec le Groënland – le Grünes Land ».21

« En Chine, l’Empereur, à l’aplomb du Pôle céleste, est le pôle Nord ; partout où est l’Empereur se situe le Pôle. II est  » l’Ohrava  » (le Germe, le fixe), autour duquel tout tourne; comme aimait à le dire Paul Muss, sur son char, la boussole indique toujours le Sud.  » Car le roi est conçu, en Asie orientale, comme le prêtre d’ « une religion céleste qui sert d’intermédiaire entre les hommes et le Dieu qui, lui, habite au Pôle Nord, le Pôle céleste » ». 20
« Dans un ancien texte taoïste, le Lieh-tzu ou Vrai livre de la Vertu sublime du creux et du vide, on trouve une longue description d’un pays, le royaume de l’extrême Nord « qui se trouve au nord de la mer septentrionale, je ne sais pas à combien milles ou dizaines de milles des provinces centrales » . Ce pays dans lequel les conditions climatiques sont douces « il y n’a pas vent, de pluie, gel et rosée, il ne donnait pas vie aux oiseaux et aux animaux, aux insectes et aux poissons, aux herbes et aux arbres » ».
« Les habitants de l’extrême Nord, continue le Lieh-tzu, vivent une vie heureuse. En « étant de caractère gentil et complaisant, ne se disputant pas et ne disputant pas ; en ayant le cœur mou et les os faibles, ne sont pas hautains ni serviles ; et vivent en séparant les âgés des jeunes, n’ont ni maîtres ni sujets ; vont hommes et femmes entremêlés, n’ont ni vierges ni mariages ; en vivant à proximité de l’eau, ne labourent ni ne sèment ; le climat étant doux et uniforme, ne tissent ni ne s’habillent. Ils meurent à cent ans sans mort prématurée ou maladies ; le peuple se multiplie en grande quantité, il jouit de plaisirs et de joies et il ne connaît pas décadence et vieillesse, tristesse et douleur. De coutume, ils sont amateurs du musique et, prenant leur lyre en main, ils chantent tout le jour sans jamais s’arrêter. Quand ils ont faim et sont fatigués, ils boivent à la Source Surnaturelle et leurs forces et leur volonté en sont ranimés, si ils excèdent et s’enivrent, ils redeviennent sobres après dix jours. En se baignant dans la Source Sunaturelle, leur peau devient lisse et brillante et la fragrance s’évanouit après seulement dix jours ». »22

« Le Tibet conserve le souvenir de Tshang Chambhala, la mystique « Cité du Nord », la Cité de la « paix », présentée également comme une île où – de même que Zarathoustra de l’aryanem vaêjo -serait né le héros Guésar. Et les maîtres des traditions initiatiques tibétaines disent que les « chemins du Nord » conduisent le yogî vers la grande libération ».21

«L’Islam a situé la « Terre Céleste » de Hûrqalyâ dans l’extrême Nord. Cette doctrine, exposée dans l’âge contemporain des écoles chiites shaykhî et ishrâqî, reprend le sujet mazdéen de la « Terre transfigurée » : en effet, le géographe Yaqût affirmait que le mont Qâf, la « mère de toutes les montagnes » desquelle part la voie polaire vers Allâh (Tout) s’appelait autrefois Alborz ».22

« La terre originelle des Aryens de l’Iran, créée par le dieu de lumière, la terre où se trouve la « gloire », où, symboliquement, serait né aussi Zarathoustra, où le roi solaire Yima aurait rencontré Ahura Mazda, est une terre de l’extrême septentrion ». 22

Pour conclure

L’Hyperborée des Grecs et le Sidh Irlandais montrent des correspondances séduisantes. Ils sont emblématiques d’un espace sacré où le commun des mortels n’a pas accès. Si notre « monde baigne dans le monde divin », alors le Nord en constitue le centre, l’omphalos.

« Pindare dit que la voie permettant d’atteindre les Hyperboréens « ne peut être trouvée ni par mer, ni par terre » et que c’est seulement à des héros comme Persée et Hercule, qu’il fut donné de la suivre. Montezuma, le dernier empereur mexicain, ne put atteindre l’Aztlan qu’après avoir procédé à des opérations magiques et avoir subi la transformation de sa forme physique. Plutarque rapporte que les habitants du nord ne pouvaient entrer en rapport avec Chronos, roi de l’âge d’or, et avec les habitants de l’extrême septentrion, que dans l’état de sommeil. Selon Li-tze, « on ne peut atteindre ni avec des navires, ni avec des chars, mais seulement par le vol de l’esprit », les régions merveilleuses dont il parle et qui se rattachent tantôt à la région arctique, tantôt à la région occidentale. Dans l’enseignement lamaïque, enfin ,on dit parfois : Chambhala, la mystique région du nord, « est dans mon esprit ». […] Au-delà du symbole, apparaît donc l’idée, déjà mentionnée, que le Centre des origines existe encore, mais qu’il est caché, et normalement inaccessible (comme la théologie catholique elle-même l’affirme pour l’Eden) : pour les générations du dernier âge, seul un changement d’état ou de nature en ouvre l’accès ».22 

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Je m’en irai dormir dans le paradis blanc
Où l’air reste si pur
Qu’on se baigne dedans
A jouer avec le vent
Comme dans mes rêves d’enfant

Michel Berger

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Sources

[1] Hérodote (484 – 420 av. J.-C.)Histoire IV, 13 [2] Livre IV – XXXII à XXXVI

[3] Diodore de Sicile (1er siècle av. J.-C.)Livre II – XLVII

[4] Apollodore (2ème siècle av. J.-C.)Les travaux d’Héraclès – Livre II, 5, 1-12

[5] Pline (23-79 ap. J.-C.)Histoire Naturelle IV-26 [6] VI-14 [7] VI-39 [8] Livre II, XLVI ou livre XIII, 333

[9] Strabon (58 av. J.-C. – 21 ap. J.-C.)Géographie, 11, 6, 2

[10] Georges Charrière André Roos – Stonehenge, temple votif et monument calendaire In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1964, tome 61, N. 1. pp. 169-184

[11] Richard Broxton Onians, Les origines de la pensée européenne, 1999

[12] L. Lantier – Venti – Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d’après les textes et les monuments – sous la direction de MM. Ch. Daremberg et EDM. Saglio 1877- 1919

[13] Louis Goguillon – Méton a-t-il découvert le cycle qui porte son nom ?

[13b] L. De Ronchaud – Apollon – Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d’après les textes et les monuments – sous la direction de MM. Ch. Daremberg et EDM. Saglio 1877- 1919

[14] Ch. Picard – La route des processions hyperboréennes en Grèce, In: Revue de l’histoire des religions, tome 132 n°1-3, 1946. pp. 98-109

[15] Wikipédia – Hyperborée

[16] Mircea Eliade (1907-1986)Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase

[17] Jérémie Benoît – Le paganisme indo-européen, 2001

[18] Fr. Le Roux et C.-J. Guyonvarc’h – Les Druides, 1986

[19] Dimitri Nikolai Boekhoorn – Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite

[20] Jean Malaurie (1922)Le mythe du pôle nord : les hyperboréens, Apollon la licorne de mer et l’étoile polaire

[21] Julius Evola (1898-1974)Révolte contre le monde moderne

[22] Claudio Mutti – L’Hyperborée ; Pindare (518 av.J.C.- 438 av.J.C.)

et [x] Hyperborée – Thulé

Épicétou

Occidere, 2011

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28 mai 2011 - Posted by | mythes | , , , ,

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