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Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus

Voici le Chapitre 1 du livre de Jacques-Antoine Dulaure, «Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus Chez les Anciens et les Modernes», 1885, réimprimé, revue et augmentée par l’auteur, sur l’édition de 1825.

Je propose aussi une version PDF à télécharger (consulter la table des matières). J’espère pouvoir avoir le temps et la patience de faire l’intégrale. Merci de me laisser un message pour toute suggestion, erreur, encouragements (eh oui, ça fait du bien), etc.

—> Table des matières

Chapitre 1 : Origine du Phallus et du culte du Taureau et du Bouc zodiacal

Les anciens, pour représenter, par un objet physique, la force régénératrice du soleil au printemps, et l’action de cette force sur tous les êtres de la nature, adoptèrent le simulacre de la masculinité, que les Grecs nommaient Phallus.

Ce simulacre, quoiqu’il paraisse indécent à la plupart des modernes, ne l’était point dans l’antiquité ; sa vue ne réveillait aucune idée obscène ; on le vénérait, au contraire, comme un des objets les plus sacrés du culte. Il faut l’avouer, malgré nos préventions, il serait difficile d’imaginer un signe qui fût plus simple, plus énergique, et qui exprimât mieux la chose signifiée. Cette convenance parfaite assura son succès, et lui obtint un assentiment presque général.

Le culte du simulacre de la masculinité se répandit sur une grande partie du globe. Il a fleuri longtemps en Égypte, en Syrie, en Perse, dans l’Asie Mineure, en Grèce, en Italie, etc. Il était et il est encore en vigueur dans l’Inde et dans quelques parties de l’Afrique. Il s’est même propagé jusqu’en Amérique. Lorsque les Espagnols firent la découverte de cette partie du monde, ils trouvèrent ce culte établi chez les Mexicains. Ce qui surprendra davantage : il s’est conservé presque jusqu’à nos jours chez les chrétiens de l’Europe. Au seizième siècle, il existait en France : on en retrouve encore aujourd’hui des traces dans quelques parties de l’Italie.

Un culte qui nous paraît si étrange, un culte si universellement répandu malgré l’indécence actuelle de son objet, mérite bien qu’on s’en occupe, qu’on recherche son origine, ses causes, son état chez différents peuples, les variations qu’il y a éprouvées, son influence sur les mœurs, ses abus. L’histoire de l’homme se compose en grande partie de ses erreurs, de sa folie, de ses crimes ; et c’est même du tableau exact qu’elle en offre, que ressortent ses plus efficaces leçons. Si les écrivains anciens et modernes ont peint sans rougir la fureur des passions qui divisent, désolent, anéantissent les sociétés, pourquoi la raison s’opposerait-elle à ce qu’on parlât d’une institution qui, ayant un objet tout contraire, devait produire des résultats moins funestes, dont la connaissance peut fournir de nouvelles lumières à l’histoire de l’esprit humain, et dont l’exposition fidèle, mais présentée avec les ménagements qu’exige la délicatesse de notre langue pudibonde, doit faire ressortir aussi sa leçon morale ? On peut donc, sans rougir, rechercher l’origine, faire l’histoire et blâmer les abus d’un culte dont l’objet primitif tendait, non à rompre, mais à fortifier le lien des sociétés, à les conserver, à les accroître.

Des écrivains anciens et modernes ont parlé du Phallus, sans rien dire de l’origine de son culte. Quelques-uns de ces derniers, plus zélés moralistes qu’habiles dans l’art de scruter l’antiquité, en s’épargnant beaucoup de recherches et de méditations, ont tout simplement attribué cette origine à la corruption et au libertinage de certains peuples.

Quand même je n’aurais pas réuni des preuves contraires à cette opinion, la raison me la ferait rejeter. Jamais les institutions religieuses n’ont eu, dans leur commencement, la dépravation des mœurs pour motif. Il faut donc chercher ailleurs cette origine.

Je crois l’avoir trouvée dans le culte des astres, ou la religion astronomique : en ce cas, on peut dire que le Phallus est d’origine céleste.

Pour établir cette origine, je dois remonter aux époques où la religion astronomique commença à faire de grands progrès.

Il y a environ quatre mille cinq cents ans que le soleil, par l’effet d’un troisième mouvement de la terre, d’où résulte la précession des équinoxes, aborda à l’équinoxe du printemps, dans le signe du zodiaque appelé le Taureau.

Le signe de la constellation céleste qui portait ce nom, représenté sur les zodiaques artificiels, fut considéré comme le symbole du soleil printanier, du soleil régénérateur de la nature.

La naissance du printemps est l’époque la plus désirée, la plus attrayante de toutes les époques de l’année ; nulle autre ne procure des émotions plus vives et plus douces : triomphant des frimas et des longues nuits, le soleil, plus élevé sur l’horizon, prolonge la durée des jours, répand sur la terre sa chaleur fécondante, en pénètre les végétaux, les animaux, ressuscite la nature, et sème partout la vie, la verdure, l’espérance, les fleurs et les amours.

Cette époque si précieuse, et les bienfaits nombreux du soleil printanier, furent vivement sentis par tous les peuples adorateurs de cet astre. Aussi la célébrèrent-ils par des fêtes joyeuses, renouvelées à chaque retour du printemps. Les prêtres de ce culte instituèrent cette solennité, et la revêtirent du prestige imposant de la religion ; et, malgré la différence des climats, des peuples, malgré les altérations nombreuses qu’a éprouvé le culte antique des astres, malgré les ravages des siècles, les fêtes printanières se sont maintenues jusqu’à nos jours.

La reconnaissance populaire, et les hommages rendus au dieu du jour, au soleil ramenant le printemps, se dirigèrent naturellement vers un objet plus à la portée des sens, vers le signe du zodiaque qui en était le symbole, vers le signe du Taureau qui, participant en quelque sorte à l’action du soleil régénérateur, fut, à cet égard identifié à cet astre : on lui en attribua les vertus, la puissance, les bienfaits ; on lui en décerna les honneurs. Ce signe balança l’objet signifié, devint un dieu ; et les représentations du taureau céleste furent adorées.

L’enthousiasme religieux pour ce signe de l’équinoxe du printemps se porta plus loin encore ; on adora non seulement les représentations du taureau zodiacal, mais un taureau vivant obtint ensuite les honneurs divins. Telle est la marche de l’esprit humain ; une fois engagé dans la carrière de l’erreur et des superstitions, il s’y avance et ne rétrograde jamais : une erreur admise appelle alors d’autres erreurs à son secours.

C’est ainsi que le taureau, signe tracé, peint ou sculpté sur les zodiaques artificiels, fut identifié au soleil du printemps, devint taureau-soleil, et puis, représenté par un taureau vivant, fut adoré comme un dieu. Je dirai sous quels noms ; je parlerai de l’espèce de culte qu’on lui rendait, et je rapporterai les témoignages des écrivains de l’antiquité, qui constatent que du signe zodiacal du taureau, sont dérivés les taureaux, vaches ou bœufs adorés par les partisans du culte des astres, et notamment par les Égyptiens 1.

Dans la même division du zodiaque où se trouve le taureau, est, tout près de ce dernier, une autre constellation appelée le Cocher céleste ou le Chevrier. Elle est aujourd’hui représentée par un homme à pieds de bouc, portant la chèvre et les chevreaux. Ce signe n’était à son origine qu’une figure de bouc.

Les mêmes causes qui élevèrent le signe du Taureau au rang des dieux, procurèrent un pareil honneur au signe du Bouc. Ces deux signes indiquaient également le retour du printemps : ils eurent le même sort, portèrent le même nom ; mais ils furent adorés dans des villes différentes. Ainsi, le soleil printanier eut pour emblème deux animaux vivants. Le bouc sacré était adoré sous le nom de Pan à Mendès, ville qui, ainsi que le Nome mendésien, doit son nom à cette divinité animale ; car mendès signifie bouc. « Le bouc ou le dieu Pan, dit Hérodote, s’appelle Mendès en égyptien2. » Il en est de même de la ville de Thmuis ou Chemnis, où le culte du bouc fut en vigueur. Saint Jérôme nous apprend que ce mot signifie bouc. L’Arcadie, et même l’Italie, mirent ce bouc au rang des grands dieux, et le nommèrent Pan. Le taureau et le bouc sacrés portaient souvent le même nom : cette conformité nouvelle est attestée par Plutarque, qui dit formellement que les Égyptiens donnaient au bouc de Mendès le nom d’Apis3.

Il est certain que ces deux animaux vivants, le bouc dieu et le taureau dieu, avaient une même extraction et descendaient de la même division zodiacale où leurs signes étaient réunis.

Jamblique dit que le système des anciens était de représenter le soleil sous les formes des animaux qui occupent les signes du zodiaque4.

Lucien, dans son Traité sur l’astrologie, s’explique avec plus de précision : il dit, en parlant du taureau Apis, objet de la vénération des Égyptiens, que, s’ils adorent cet animal, c’est pour honorer le taureau céleste ou le taureau du zodiaque ; et il ajoute que le culte d’Ammon, dieu à tête de bélier, doit son origine au bélier céleste et à la connaissance de ce signe du zodiaque5.

Ainsi, les animaux adorés en Égypte étaient les emblèmes vivants des animaux figurés dans le zodiaque.

C’est de ces deux animaux adorés qui ont tant de rapports ensemble, de ces deux divinités de la même fabrique ; c’est du taureau sacré appelé Apis, et du bouc sacré appelé également Apis, qu’est dérivé le culte du Phallus, qu’on a aussi appelé Priape. C’est le simulacre de leurs parties génitales, et non de celles de l’homme, comme on l’a cru généralement, qui est devenu un objet de culte.

Je trouve d’abord de grands rapports entre le nom Apis, donné à ces deux animaux sacrés, et le nom de Priape ou Priapis, qu’a porté le Phallus isolé ou adhérent à un hermès.

Apis, suivant les plus habiles étymologistes, signifie haut, élevé, puissant, ou ce mot est le même qu’ab, abis, dont on a fait ap, apis, qui, dans les langues orientales, exprime père, chef, maître. Dans l’un et l’autre cas, Apis serait une qualification honorable donnée au soleil.

Quant à la syllabe pri ou pré, elle signifie, dans les mêmes langues, principe, production, source première ; ainsi le mot Priape, Priapis, pourrait être traduit par principe de production ou de fécondation d’Apis.

Cette étymologie, que me fournit le savant Court de Gebelin, quoiqu’elle soit très vraisemblable et conforme au génie des langues orientales, serait une faible preuve, si elle n’était fortifiée par plusieurs autres plus décisives.

Il est prouvé, par un grand nombre de monuments antiques, que c’était un usage adopté de rendre un culte aux parties séparées d’un animal sacré, d’en former des simulacres, de les adorer isolément, ou de les appliquer à des troncs d’arbres, à des colonnes ou pierres de bornes, appelés chez les Grecs hermès, ou bien, lorsque les figures humaines furent introduites dans la religion, de leur adjoindre différentes parties de ces animaux sacrés.

C’est ainsi que le Jupiter Ammon eut les cornes du bélier, que Pan eut les jambes et les pieds du bouc, et quelquefois ses oreilles et ses cornes ; c’est ainsi que Bacchus, dieu-soleil, fut souvent représenté avec la tête du taureau céleste, ou seulement avec ses cornes, et quelquefois avec ses pieds. C’est pourquoi ce dieu était souvent nommé, par les Grecs et par les Romains, Bacchus Tauricorne ou Tauriforne. Ces figures étaient monstrueuses ; mais cette monstruosité avait un motif mystérieux, et sans elle, l’idole n’aurait signifié qu’un homme.

Les anciens étaient persuadés que ces parties, ajoutées à un tronc d’arbre, à une pierre limitante, à un hermès, à une figure humaine, non seulement donnaient un caractère divin à ces différents objets, mais encore leur communiquaient une vertu sublime, une influence semblable à celle que l’on attribuait à l’animal sacré dont elles étaient un extrait, et à la constellation et à l’astre dont elles étaient l’emblème.

Les cornes furent prises pour le symbole de la force active du soleil ; aussi les dieux-soleil, tels que Bacchus, Harpocrates et Achéloüs, son fils, étaient-ils représentés avec le front décoré des cornes du taureau ; ou bien on se bornait à mettre dans la main de ce dernier une corne de cet animal qui indiquait son extraction du taureau céleste ; corne dont les poètes et les sculpteurs, se conformant à l’idée de fécondité et de force attachée à cet attribut du soleil régénérateur, firent la corne d’abondance ou cornu-copie. Par suite de ce principe, et pour donner un caractère de force et de domination aux objets qu’ils représentaient, ils placèrent des cornes sur le front de plusieurs divinités, sur celui des fleuves, des demi-dieux, et même des héros de l’antiquité.

D’après ces exemples, il ne doit pas sembler étrange de voir les parties sexuelles du taureau et du bouc sacrés obtenir les mêmes honneurs que leurs pieds, leur tête ou leurs cornes, puisque ces parties exprimaient d’une manière particulière et très énergique, à l’esprit et aux yeux, la force régénératrice, la source de fécondité attribuée au soleil du printemps et à ces animaux qui en étaient les emblèmes.

Un autre fait ajoute un nouveau degré de vraisemblance à mon opinion ; c’est l’importance qu’attachaient les prêtres égyptiens à la partie génitale du taureau Apis6.

Lorsque cet animal-dieu était mort, les prêtres lui choisissaient, avec beaucoup de soins et de cérémonies, un digne successeur. Parmi les caractères qui devaient, aux yeux du peuple, signaler sa divinité, le volume de la partie sexuelle du nouvel élu était très recommandé. Porphyre dit que le taureau choisi pour remplir le rôle de dieu à Héliopolis avait les parties de la génération d’un volume extraordinaire, afin de mieux désigner la force génératrice que le soleil exerce sur la nature par sa chaleur, dont le propre est de développer la faculté fécondante. Ammien Marcellin dit aussi que le taureau adoré à Memphis avait des signes évidents de sa faculté générative7.

Le Phallus, dans son origine, était isolé, et n’adhérait point à un corps humain. Cette adhésion n’eut lieu que longtemps après, lorsque le culte des figures humaines eut fait des progrès. Il paraît même qu’à l’époque où les Grecs reçurent des Égyptiens le Phallus, il n’adhérait à aucun corps, et que les Grecs, même du temps d’Hérodote, n’avaient point encore adopté cette réunion. Cet historien, en décrivant les cérémonies de ce culte, qu’on célébrait en Égypte, semble s’étonner de ce qu’on avait réuni au Phallus une petite figure humaine. « Ils ont inventé, dit-il, des figures humaines d’une coudée de haut, auxquelles est adjoint la partie génitale, presque aussi grande que le reste du corps8. »

Je tire de ce fait une nouvelle preuve de mon opinion. Si le Phallus avait appartenu au corps humain, il y aurait adhéré dès l’origine de cette institution, et l’on voit qu’il y eut un temps en Égypte où il était absolument isolé, et que les Grecs, qui tenaient ce culte des Égyptiens, avaient maintenu son isolement.

Le récit d’Hérodote prouve que le Phallus, réuni à une figure humaine, était d’une grandeur disproportionnée à cette figure. Il connaît la cause mystérieuse de cette disproportion ; mais, par un motif de religion, il ne veut pas la publier. Après avoir dit que cette figure humaine, d’une coudée de haut, était munie d’un Phallus presque aussi grand que le reste du corps, et que des femmes en procession portaient plusieurs de ces figures dans les bourgs et villages, en faisant mouvoir le Phallus par le moyen d’une corde, il ajoute : « Mais pourquoi ces figures ont-elles le membre génital d’une grandeur si peu proportionnée ? et pourquoi ces femmes ne remuent-elles que cette partie ? On un donne une raison sainte ; mais je ne dois pas la rapporter9. »

Cette réserve d’Hérodote annonce qu’il était initié aux mystères du Phallus ; qu’il en connaissait l’origine, mais qu’il ne pouvait la divulguer. Il parait que la figure humaine à laquelle on adjoignait le Phallus était un accessoire fort indifférent, que les prêtres avaient imaginé pour donner le change et cacher aux yeux du vulgaire la véritable origine de ce culte.

La grandeur disproportionnée du Phallus annonce assez qu’il n’appartenait pas à la figure humaine à laquelle il adhérait. D’ailleurs, cette disproportion était un mystère ; et si le Phallus eût appartenu à la figure humaine, la chose eût été simple ; Hérodote n’aurait pu y trouver rien de mystérieux.

Cette disproportion dont la cause était cachée, la convenance de la longueur de ce Phallus avec la partie sexuelle du taureau, sont de nouveaux traits de lumière qui, réunis aux lumières déjà produites, éclairent l’origine ténébreuse du Phallus, et concourent à prouver que cet objet du culte était le simulacre de la partie génitale du taureau ou du bouc Apis.

Mais des preuves plus positives vont éloigner les moindres doutes qui pourraient s’élever contre cette vérité.

J’ai parlé de l’affinité qui se trouve entre la divinité taureau et la divinité bouc ; j’ai dit que l’une et l’autre ont la même origine, ont porté le même nom, et doivent leur extraction à la même division zodiacale qui marquait l’équinoxe du printemps ; que tous les deux sont les emblèmes adorés du soleil régénérateur et fécondant la nature. De l’identité des motifs de leur culte, il doit résulter des conséquences communes. Je pourrais donc conclure que l’origine bien constatée du Phallus-bouc doit établir suffisamment celle du Phallus-taureau. L’origine du premier est attestée par un historien grave et profondément instruit en mythologie, qui déclare, d’une manière précise, que le simulacre de la partie génitale du bouc a été adoré comme l’emblème de la nature qui donne naissance à tous les êtres. Voici le passage : « Le bouc, dit-il, à cause de son membre génital, mérita, chez les Égyptiens, d’être placé au rang des dieux, par la même raison que les Grecs rendent à Priape les honneurs divins. Cet animal étant fort enclin aux actes de Vénus, on jugea que le membre de son corps, qui est l’instrument de la génération, méritait d’être adoré, parce que c’est par lui que la nature donne naissance à tous les êtres10. »

Le même auteur ajoute immédiatement : « Enfin, ce n’est pas seulement les Égyptiens, mais un grand nombre d’autres peuples, qui rendent un culte au signe du sexe masculin, et l’emploient comme un objet sacré dans les cérémonies des mystères, parce que c’est de lui que provient la génération des animaux. »

Ce membre adoré, cet instrument de la génération du bouc, ce signe du sexe masculin qui figurait dans les cérémonies des mystères d’un grand nombre de peuples, ne pouvaient pas être la partie vivante du bouc sacré, mais son simulacre ou son image ; et ces simulacres ou images étaient des Phallus : donc, il y eut des Phallus qui furent les images de la partie génitale du bouc sacré, adoré à Mendès et à Chemnis.

Il est donc reconnu que ce ne sont point des hommes, mais deux animaux adorés, qui ont fourni le modèle du Phallus et le type de son culte.

Cette vérité, jusqu’ici inconnue, acquerra dans la suite de cet ouvrage, de nouveaux degrés d’évidence.

On attribua à ce simulacre isolé la même vertu qu’on attribuait au soleil printanier ; on attribua au signe la même influence sur toute la nature qu’avait l’objet signifié. On crut, et cette opinion est émise par le philosophe Jamblique, que, partout où les Phallus se trouvaient placés, ils amenaient l’abondance et la fécondité, et détournaient les accidents qui leur sont contraires. Cet emblème sacré reçut différents noms, suivant le langage des peuples chez lesquels il fut adoré, suivant l’usage auquel on le destinait, et suivant l’usage auquel il fut appliqué et réuni. Appelé Phallus, Priape ou Priapis chez les Égyptiens, les Phéniciens, les Grecs, il porta aussi le nom de Tutunus, de Mutinus, de Fascinum chez les Romains ; il est nommé Lingam chez les Indiens. Mais quelles que soient sa dénomination et la différence de son culte chez diverses nations, toujours les motifs de ce culte se rapportent à l’action fécondante du soleil du printemps. Le plus souvent, il se trouve réuni, et même quelquefois confondu avec le culte de cet astre.

Suidas atteste que, chez les Égyptiens, Priape était nommé Horus, dieu-soleil du printemps ; qu’il était représenté sous une forme humaine, tenant un sceptre de la main droite, et, de la gauche, son Phallus dans un état d’énergie : «Parce que, dit-il, c’est lui qui développe, qui fait germer les semences cachées dans la terre. Les ailes qu’il porten annoncent la célérité de son mouvement ; le disque qu’il tient représente la rotondité de l’univers. On croit qu’il est le même que le soleil11

Les Gnostiques représentaient leur dieu-soleil Jao dans la même attitude, avec les mêmes attributs ; ils y joignaient un serpent qui se mord la queue : emblème de son éternité.

Dans les monuments de Thèbes, décrits par la commission d’Égypte, on voit Osiris d’une taille gigantesque, tenant de la main droite son Phallus, dont l’éjaculation produit les animaux et les hommes.

C’est le soleil résurrecteur, fécondateur de la nature au printemps, ce sont les signes zodiacaux du taureau et du bouc marquant l’entrée de cet astre dans cette belle saison, qui ont donné naissance au culte du Phallus, et à plusieurs divinités que cet emblème caractérise.

Je donnerai, avec détail, les preuves positives de l’union constante du culte du Phallus avec celui du soleil.

Le soleil, au printemps, allume des feux et répand une lumière qui, en automne et en hivers, vont toujours en s’éteignant. La langueur qu’éprouve la nature par l’impuissance du soleil a été, par les mythologues de l’antiquité, aussi vivement senti et exprimée, mais non autant vénérée que la régénération qui s’opère au printemps : ils représentèrent donc le Phallus, emblème du soleil d’automne et d’hiver, dans un état convenable à la stérilité de ces saisons ; et le triste événement, qui ramène la décroissance des jours et le froid, a été allégorisé, dans les mythologies des différents peuples, par quelques accidents funestes arrivés aux organes de la génération des divinités-soleil : accidents qui causèrent la stérilité de ces divinités.

Osiris, dieu-soleil de l’Égypte, est renfermé dans un coffre, et puis coupé en plusieurs morceaux par son frère Thyphon, qui jette dans le nil sa partie génératrice.

Attis, dieu-soleil de la Phrygie, se mutila lui-même, ou fut mutilé par d’autres.

Adonis, dieu-soleil de la Phénicie, fut blessé par un sanglier aux parties de la génération.

Bacchus ou Dyonisius veut descendre aux enfers pour y chercher sa mère : un jeune homme s’offre de l’y conduire ; mais ce jeune homme meurt ; et un Phallus stérile joue, dans la fable, un rôle fort indécent.

Saturne, ancien dieu-soleil, coupe à son père Uranusdieu du ciel, les organes de la génération.

Jupiter, autre dieu-soleil, fait subir la même opération à son père Saturne.

Ixora, Brama, Vichnou, principales divinités de l’Inde, éprouvent la même humiliation, et sont réduites temporairement à la même stérilité.

Odin, dieu-soleil des Scandinaves, s’étant endormi dans un bois, est, suivant les uns, privé des organes de la génération par la dent d’un sanglier, ou, suivant d’autres, il s’en priva de ses propres mains. Il les recouvra par les soins de son épouse. Olaus Rudbeck explique très bien cette allégorie : «Elle signifie, dit-il, que le soleil, après avoir parcouru les hautes régions des cieux, est forcé de descendre dans l’hémisphère inférieur, où il semble se reposer pendant l’hiver12

Je ne multiplierai pas les exemples de ces allégories qui sont presque semblables, et qui signifient les vicissitudes du soleil pendant le cours de l’année : allégories simples et tirées de la nature qui ont pu naître dans l’imagination de différents peuples éloignés entre eux, sans se les être communiqués.

Ainsi les organes de la virilité, dans un état d’énergie ou dans celui de l’impuissance, ont servi dans presque toutes les religions, dont l’origine est astronomique, à signifier la force génératrice du soleil dans la belle saison, et la faiblesse de cet astre dégénéré pendant la saison des frimas. La religion offrit les images de ces organes de la virilité à la vénération publique ; mais je crois ces images symboliques antérieures aux fables mythologiques. Voici, d’après le raisonnement, la généalogie de ces différentes institutions.

La connaissance du cours des astres et les besoins de l’agriculture ont amené la division du zodiaque.

Les signes du taureau et du bouc, placés dans la division où entre le soleil lors de l’équinoxe du printemps, ont fait adorer ces animaux et leurs parties sexuelles comme principes de régénération de la nature. La croyance populaire a été plus loin et a prêté une vertu fécondante aux images mêmes des parties sexuelles de ces animaux célestes.

Ces figures du zodiaque, les images de leurs parties sexuelles, les cours annuels du soleil devinrent ensuite la matière des allégories mythologiques. C’est sur ce fond que chaque nation a brodé les légendes des divinités.

Je vais rechercher et exposer les fables et les formes de ce culte dans les diverses contrées où il a été en vigueur ; et toujours on le trouvera réuni, confondu avec le culte du soleil, et surtout de cet astre ramenant le printemps.

On verra que le Phallus a joué un rôle important dans l’histoire religieuse de l’antiquité, qu’il a donné naissance à différentes divinités, et qu’il a servi à caractériser plusieurs autres. De nombreux emplois de cet objet du culte ont fort embarrassé les mythographes qui, s’attachant toujours aux fables mythologiques, et cherchant la vérité dans le mensonge, n’ont donné à cet égard aucune explication satisfaisante et n’ont point dissipé le nuage qui cachait son origine.

Les fables mythologiques ne sont pas toutes des allégories, comme on le pense. Elles ne furent composées que longtemps après la naissance de l’idolâtrie, c’est-à-dire dans un temps où le motif originel des différents cultes était effacé de la mémoire des hommes. La forme des idoles des dieux, les emblèmes et les attributs qui les accompagnaient, servirent de texte à ces récits fabuleux. L’usage s’était établi de composer des légendes pour les hommes divinisés ; à cet exemple, les prêtres en composèrent pour les dieux du ciel. Dans ces légendes, ils s’attachèrent à rendre raison de la forme des idoles, de leurs emblèmes et de leurs attributs. Chaque peuple fit sa fable sur la même divinité. On verra que les différentes légendes composées pour donner au vulgaire le motif de l’adoration du Phallus et du Priape, ne renferment absolument aucun sens allégorique, si ce n’est celui qui exprime la naissance de son culte à Lampsaque.

1 Les taureaux, les bœufs, les vaches jouent un grand rôle dans la mythologie, comme emblèmes du soleil réparateur et régénérateur. Plusieurs taureaux étaient adorés en Égypte sous des noms différents. Le taureau Apis, le plus célèbre de tous, l’était à Memphis le taureau Mnevis, à Héliopolis ; le taureau Onuphis ou Bacis l’était, suivant Macrobe, à Hermuntis, ville de la haute Égypte. Chez les Grecs, on trouve le taureau de Cadmus, dont Jupiter prit la forme pour enlever Europe ; le taureau de Marathon, dompté par Hercule, et dont Pasiphaë devint amoureuse, etc. Les Hébreux empruntèrent des Égyptiens le veau d’or, détruit par Moïse, ainsi que le veau de Samarie, contre lequel déclame le prophète Osée (chap. VIII et XIII). Les Romains eurent leur taureau expiateur, réparateur, qu’ils égorgeaient dans les sacrifices appelés tauroboles, et dont le sang effaçait les péchés de ceux sur lesquels il était répandu. Les monuments symboliques du dieu-soleil Mithra offrent un taureau dont le sang est versé pour le même objet.

Les Cimbres, les Teutons avaient leur bœuf sacré, sur lequel ils prononçaient leur serment ; les Scandinaves adoraient le thor ou taureau, dont l’idole existait à Upsal dans le temple du Soleil. Le taureau est adoré au Japon, à Méaco. Les rabbins parlent d’un bœuf gigantesque appelé Béhémoth, réservé pour le festin du Messie. etc.

Les vaches furent presque autant honorées que les taureaux. Io fut changée en vache par Jupiter, qui en devint amoureux. Iphianasse fut également métamorphosée en vache par l’effet de la jalousie de ses sœurs. Les Hébreux sacrifiaient et faisaient brûler la vache rousse, dont les cendres, mêlées avec de l’eau, servaient aux expiations. Chez les Indiens, les cendres de la bouse de vache sont également employées aux expiations. Ces peuples ont pour précepte d’aimer les vaches et les brahmanes.

2 Hérodote, Euterpe, liv. II, p. 41.

3 Plutarque, Traité d’Isis et d’Osiris, vers la fin.

4 Jamblique, De Mysteriis, chap. XVII, sec. 1.

5 Lucien, Astrologie, t. IV, p. 65 de la dernière traduction de ses oeuvres (1788).

6 On dit vulgairement le bœuf Apis ; mais, autorisé par l’histoire, et surtout par l’opinion du savant de Caylus, je dirai le taureau Apis. « Je suis résolu, dit ce célèbre antiquaire, de ne point donner de fausses idées, et de dire toujours le taureau. » (Recueil d’Antiquités, t. III, p. 28.)

7 Eusèbe, Preparat. evangel., lib. III, cap. XIII ; Amm. Marcell., lib. XXII, p. 245, et Dupuis, Origine de tous les Cultes, t. II, p. 114.

8 Hérodote, Euterpe, liv. II, p. 42

9 Hérodote, liv. II.

10 Diodore de Sicile, lib. I, sect. LXXXVIII.

11Suidas, ad Verbum Priapos.

12Atlantic., lib. II, pars II, pp.236, 251, 384.

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5 octobre 2011 - Posted by | lecture | ,

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