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Du Culte du Phallus – Ch.8

Chapitre 8 du livre de Jacques-Antoine Dulaure, «Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus Chez les Anciens et les Modernes», 1885, réimprimé, revue et augmentée par l’auteur, sur l’édition de 1825.

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Chapitre 8 : Du culte du Phallus chez les Grecs

 .

Des colonies égyptiennes vinrent, à différentes époques, s’établir dans certaines parties de la Grèce, y apportèrent leurs mœurs, leur religion, et les firent insensiblement adopter par les habitants incivilisés de ce pays, qui étaient alors connus sous le nom de Pélasges. Un des chefs de ces colonies fonda, en Béotie, une ville à laquelle il donna le nom de Thèbes, que portait une autre ville très fameuse de la haute Égypte, où l’on adorait particulièrement le soleil sous le nom de Bacchus, et par suite le Phallus, un de ses principaux symboles.

Hérodote et Diodore de Sicile s’accordent à dire que le culte de Bacchus fut porté en Grèce par un nommé Melampus, qui vivait cent soixante-dix ans avant la guerre de Troie. « Mélampus, fils d’Amythaon, avait, dit Hérodote, une grande connaissance de la cérémonie sacrée du Phallus. C’est lui en effet qui a instruit les Grecs du nom de Bacchus, des cérémonies de son culte, et qui a introduit parmi eux la procession du Phallus. Il est vrai qu’il ne leur a pas découvert le fond de ces mystères ; mais les sages, qui sont venus après lui, en ont donné une plus ample explication.

  « C’est donc Mélampus, ajoute-t-il, qui a institué la procession du Phallus que l’on porte en l’honneur de Bacchus ; et c’est lui qui a instruit les Grecs des cérémonies qu’ils pratiquent encore aujourd’hui1. »

Le même historien nous apprend que Mélampus, instruit, par les Egyptiens, d’un grand nombre de cérémonies, entre autres de celles qui concernent le culte de Bacchus, les introduisit dans la Grèce avec de légers changements. Il convient que les cérémonies pratiquées par les Grecs ont beaucoup de ressemblances avec celles des Égyptiens. Plutarque dit de même que les Pamylies des Égyptiens, fêtes célébrées en l’honneur du dieu-soleil Osiris, et dans lesquelles on portait le Phallus, ne différaient point des Phallophories des Grecs, célébrées en l’honneur du dieu-soleil Bacchus, où l’on portait aussi des Phallus2. La différence qu’y trouve Hérodote consiste en ce que les Grecs, dans leur fête, ne sacrifiaient point un porc, comme les Égyptiens, et que le Phallus qu’ils portaient dans les processions n’adhérait point à une figure humaine, mais qu’il était isolé.

Hérodote pense que les connaissances acquises par Mélampus sur le culte de Bacchus provenaient de ses liaisons avec les descendants de Cadmus de Tyr, et avec ceux des Tyriens de sa suite qui vinrent de Phénicie dans cette partie de la Grèce qu’on appelle aujourd’hui Béotie.

Les Grecs ne composèrent pas seulement leur théologie de celle de la haute et basse Égypte ; mais encore ils y amalgamèrent le culte grossier des Pélasges, anciens habitants de la Grèce. Hérodote nous apprend que l’Hermès à Phallus, ou Mercure au membre droit, ne vient point d’Égypte, mais que les Athéniens le tiennent des Pélasges, qui habitaient le même canton. « Les Pélasges, ajoute-t-il, en donnent une raison sacrée que l’on trouve expliquée dans les mystères de Samothrace3. »

Au culte transmis par les Égyptiens, à celui qu’ils trouvèrent établi chez les Pélasges, les Grecs ajoutèrent les cultes en vigueur chez les Syriens, les Babyloniens, les Phéniciens, les Phrygiens, et d’autres peuples qui fondèrent des colonies chez eux ou avec lesquels ils étaient en commerce. Ce mélange confus devint la matière que l’imagination féconde et déréglée des Grecs mit en œuvre pour enfanter le dédale inextricable de la mythologie : cet océan d’aventures ridicules ou merveilleuses, souvent contradictoires, qui ont fait le désespoir des commentateurs.

Au milieu de ce chaos, il subsiste cependant des points de reconnaissance qui établissent la conformité des cérémonies et des fables des Grecs avec celles qui étaient en usage chez les étrangers. Le Phallus, par exemple, fut constamment chez eux, comme il était chez les Égyptiens et chez d’autres peuples, uni au culte du dieu-soleil.

Bacchus était nommé en Grèce Dionysius4 et ses fêtes Dionysiaques. Il y avait plusieurs fêtes de ce nom. Celles qui se célébraient à la ville étaient appelées les grandes Dionysiaques, ou les Dionysiaques urbaines : elles avaient lieu à Limna, dans l’Attique, où Bacchus avait un temple, le 12 du mois élaphébolion, qui répond au 12 du mois de mars, et huit jours avant l’époque où la même fête se célébrait en Égypte sous le nom de Pamylies.

Les grandes Dionysiaques duraient pendant trois jours. Quatorze prêtresses, choisies par l’archonte-roi et présidées par son épouse, figuraient dans cette solennité.

Ces fêtes, dans leur origine, se célébraient sans luxe et sans beaucoup d’appareil ; voici ce qu’en dit Plutarque : « Rien n’était plus simple, et en même temps plus gai, que la manière dont on célébrait autrefois dans ma patrie les Dionysiaques. Deux hommes marchaient à la tête du cortège, dont l’un portait une cruche de vin, et l’autre un cep de vigne ; un troisième traînait un bouc ; un quatrième était chargé d’un panier de figues ; une figure du Phallus fermait la marche. On néglige aujourd’hui, continue-t-il, cette heureuse simplicité ; on la fait même disparaître sous un vain appareil de vases d’or et d’argent, d’habits superbes, de chevaux attelés à des chars et de déguisements bizarres5. »

Voici quelle était ordinairement l’ordonnance de cette pompe religieuse :

La marche s’ouvrait par des bacchantes qui portaient des vases pleins d’eau ; ensuite s’avançaient de jeunes vierges recommandables par la pureté de leurs mœurs et par leur naissance, appelées Canéphores, parce qu’elles portaient des corbeilles d’or remplies des prémices de tous les fruits, où se trouvaient des serpents apprivoisés, différentes fleurs, quelques objets mystiques : comme le sésame, le sel, la férule, le lierre, des pavots, des gâteaux de forme ombilicale, des placenta, et notamment le Phallus couronné de fleurs.

À la suite de cette troupe de vierges, paraissaient les Phallophores : c’étaient des hommes qui ne portaient point de masque sur leur visage, mais qui le couvraient avec un tissu formé par des feuilles de lierre, de serpolet et d’acanthe. Une épaisse couronne de lierre et de violette ceignait leur tête. Ils portaient l’amict et la robe augurale ; ils tenaient en main de longs hâtons, de la cime desquels pendaient des Phallus.

Cette partie de la solennité était nommée Phallophorie, Phallogogie, Périphallie.

Venait ensuite un chœur de musiciens qui chantaient ou accompagnaient, au son des instruments, des chansons analogues au simulacre que les Phallophores étalaient, et criaient par intervalles : « evohé Bacché, io Bacché, io Bacché ! »

À ce chœur de musiciens, succédaient les ithyphalles. Ils étaient, suivant Hesichius, vêtus d’une robe de femme. Athénée les représente la tête couronnée, les mains couvertes de gants sur lesquels des fleurs étaient peintes, portant une tunique blanche et l’amict tarentin à demi vêtu, et, par leurs gestes et leur contenance, contrefaisant les ivrognes. C’étaient surtout les Ithyphalles qui chantaient les chants phalliques et qui poussaient ces exclamations : eithé me Ityphallé !

Suivaient le van mystique et autres objets sacrés.

Des groupes de satyres et de bacchantes figuraient souvent dans ces processions. Les bacchantes, à demi nues ou couvertes seulement d’une peau de tigre passée en écharpe, les cheveux épars, tenant en main des torches allumées ou des tyrses, s’abandonnaient aux mouvements les plus impétueux, en hurlant des évohé, et menaçaient ou frappaient même les spectateurs. Elles exécutaient quelquefois des danses appelées phalliques, dont le principal caractère consistait en mouvements lascifs.

Les satyres traînaient des boucs ornés de guirlandes et destinés au sacrifice ; puis on voyait arriver, monté sur un âne, le personnage qui jouait le rôle de Silène, et représentait ce nourricier de Bacchus chancelant et à demi ivre.

On doit juger que de telles scènes religieuses devaient facilement dégénérer en abus ; aussi, tout ce que l’ivresse et la débauche ont de plus dégoûtant était audacieusement offert aux yeux du public. Un médecin de l’antiquité, Areteus, dit, en parlant des satyres qui accompagnaient les pompes de Bacchus, qu’ils s’y présentaient d’une manière fort indécente, dans un état apparent de désir dont la continuité étonnante était regardée comme une grâce du ciel, une marque de l’assistance divine6.

Il est probable que cet auteur a pris la fiction pour la réalité, et le postiche pour la nature. Divers monuments antiques qui nous retracent les scènes des groupes de satyres nous représentent des hommes dont la tête était couverte d’un masque entier, ou têtière, et le corps et les jambes enveloppés de peaux de bouc. On peut croire que le travestissement était complet, et qu’un Phallus artificiel était substitué au naturel ; car, sans cela, la durée de l’état en question, un éréthisme si soutenu, pendant une course longue et fatigante, serait vraiment un miracle.

Que les jeux obscènes des groupes de satyres fussent figurés ou réels, ils n’en étaient pas moins des attentats à la pudeur publique ; et un Père de l’Église grecque, révolté de ces scènes scandaleuses, s’exprime de la sorte : « L’homme le plus débauché n’oserait jamais, dans le lieu le plus secret de son appartement, se livrer aux infamies que commet effrontément le chœur des satyres dans une procession publique7. »

Cette marche religieuse était suivie de jeux qui avaient un caractère analogue. La jeunesse s’exerçait à sauter sur des outres enflées de vent, et à courir, les yeux bandés, parmi des Phallus ornés de fleurs, et suspendus à des pins ou à des colonnes. On regardait comme un présage de bonheur lorsqu’en courant la tête venait à se heurter contre ces simulacres.

Les prêtres d’Osiris, d’Adonis, d’Atis, de Chiven et d’autres dieux-soleil, avaient composé, pour chacune de ces divinités, une ou plusieurs fables ou légendes que l’on récitait lors de leurs fêtes, qui servaient aussi de matière à leurs hymnes, et dans lesquels on rendait raison de leur association avec le Phallus. Les prêtres de Bacchus suivirent cet exemple, et composèrent une fable, dont voici une notice sommaire :

Bacchus a perdu sa mère Sémélé, tuée par la foudre ou morte dans un incendie ; il la cherche dans plusieurs pays, et va jusqu’aux enfers pour la trouver. Pendant le cours de ses recherches, il rencontre un jeune homme, appelé Polymnus ou Prosumus, qui promet de le conduire auprès de sa mère, et de lui montrer le chemin des enfers s’il en avait besoin ; mais Polymnus, devenu amoureux de Bacchus, exige, pour prix de ce service, une complaisance honteuse : le dieu consentit sans difficulté. On va voir de quelle manière il tint sa promesse.

Polymnus mourut en chemin. Bacchus lui éleva un tombeau ; et, en mémoire du défunt, il fabriqua, avec une branche de figuier un Phallus qu’il plaça sur ce monument.

Deux Pères de l’Église, qui me fournissent ces détails, Arnobe et Clément d’Alexandrie, en ajoutent de fort scandaleux. Leurs expressions sont si peu ménagées qu’à cause de la sévérité de notre langue et de la délicatesse de nos oreilles, je ne puis les traduire. Je me bornerai à dire que Bacchus, jaloux de remplir ses engagements, planta le Phallus de bois sur le tombeau du défunt, s’assit à nu sur sa pointe, et que, dans cette attitude, il s’acquitta complètement, envers ce simulacre, de la promesse qu’il avait faite au jeune Polymnus8.

C’ést par ces contes obscènes, qui décèlent l’immoralité du temps dans lequel ils ont été inventés, que les prêtres amusaient le peuple et le trompaient sur le véritable motif de l’institution du Phallus : comme si des mensonges orduriers devaient être plus profitables à la religion que des vérités simples, dont la connaissance était réservée aux seuls initiés des plus hautes classes.

Le scoliaste d’Aristophane attribue à une autre cause l’institution du Phallus en Grèce. Il raconte qu’un nommé Pégaze, ayant introduit le culte de Bacchus et de ses symboles dans l’Attique, les habitants de ce pays refusèrent de l’adopter. Ils en furent punis par ce dieu, qui les frappa dans les parties de la génération d’une maladie incurable, rebelle à tous les remèdes, et dont ils ne purent se débarrasser qu’en rendant de grands honneurs à Bacchus. Ils fabriquèrent alors des Phallus, comme un hommage particulier qu’ils faisaient à cette divinité, et comme un monument de leur reconnaissance et de leur attachement pour elle.

Les Grecs, très affectionnés au culte du Phallus, l’introduisirent dans les cérémonies consacrées à plusieurs autres divinités. « On a conservé la coutume, dit Diodore de Sicile, de rendre quelques honneurs à Priape, non seulement dans les sacrés mystères de Bacchus, mais aussi dans ceux des autres dieux ; et l’on porte sa figure aux sacrifices, en riant et en folâtrant. »

Vénus et Cérès, la première présidant à la fécondité de l’espèce humaine, la seconde à celle des champs, devaient avoir droit au Phallus, symbole général de la fécondité.

La consécration du Phallus par Isis, en Égypte ; la réunion à Byblos, dans un même temple, du culte du Soleil, de Vénus Astarté et du Phallus ; cette même réunion du simulacre des deux sexes dans l’Inde, prouvent que les Grecs ne manquaient pas d’exemples pour associer le Phallus au culte de Vénus : aussi l’unissaient-ils souvent au Mullos, c’est-à-dire au simulacre de la partie du sexe féminin, et cette réunion complétait l’allégorie ; aussi voyait-on, à Chypre, dans les mystères de la mère des amours, figurer l’emblème de la virilité. Les initiés aux mystères de la Vénus chyprienne recevaient ordinairement une poignée de sel et un Phallus.

Une secte particulière et peu connue, appelée la secte des Baptes, célébrait à Athènes, à Corinthe, dans l’île de Chio, en Thrace et ailleurs – les mystères nocturnes de Cotitto, espèce de Vénus populaire. Les initiés, qui se livraient à tous les excès de la débauche, y employaient les Phallus d’une manière particulière ; ils étaient de verre, et servaient de vase à boire9.

Ceux qui ne voient, dans ce symbole de la reproduction que le caractère du libertinage doivent s’étonner de ce qu’il faisait partie intégrante des cérémonies consacrées à Cérès, divinité si recommandée par sa pureté, et surnommée la Vierge sainte ; de ce qu’il figurait dans les mystères de cette déesse à Eleusis, appelés mystères par excellence, auxquels tous les hommes de l’antiquité, distingués par leurs talents, par leurs vertus, s’honoraient d’être initiés ; d’où les scélérats, fussent-ils placés sur le trône, étaient rigoureusement exclus ; et dont la moralité des dogmes et la sagesse des principes sont garanties par le témoignage des écrivains grecs, ou romains, connus par leur véracité et leurs belles actions. Tertullien nous apprend que le Phallus faisait à Eleusis, partie des objets mystérieux. « Tout ce que ces mystères ont de plus saint, dit-il, ce qui est caché avec tant de soin, ce qu’on est admis à ne connaître que fort tard, et ce que les ministres du culte, appelés Epoptes, font si ardemment désirer, c’est le simulacre du membre viril10. »

Ce simulacre figurait encore dans la célébration de la fête dite Thesmophories, en l’honneur de la même déesse. On y voyait une procession de femmes. Chacune d’elles était accompagnée d’une suivante portant une corbeille, où était le gâteau qui devait être offert à Cérès et à sa fille. Parmi ces pieuses Athéniennes figurait, comme épisode nécessaire à la cérémonie, l’Ithyphalle ou le Phallus porté au bout d’une perche : tout alentour se faisaient entendre les cantiques ithyphalliques, c’est-à-dire des chansons très obscènes11.

Théodoret dit que l’on vénérait aussi, dans les orgies secrètes d’Eleusis, l’image du sexe féminin12.

Pour justifier la présence de ces figures obscènes dans des mystères aussi saints, pour donner un prétexte à cette association du culte de Cérès et de celui du Phallus, voici la fable extravagante que les prêtres imaginèrent.

Cérès cherchait sa fille Proserpine que Pluton avait enlevée. Dans cette intention, elle parcourait le monde, tenant deux flambeaux qu’elle avait allumés aux feux du mont Etna. Elle arrive fatiguée à Eleusis, bourg de l’Attique. Une femme, nommée Baubo, lui offre l’hospitalité, lui fait un accueil gracieux, cherche par ses caresses à adoucir le chagrin dans lequel la déesse est plongée, et lui présente, pour la rafraîchir, cette liqueur fameuse dans les mystères, et que les Grecs appelaient Cycéon. Cérès, en proie à sa douleur, refuse avec dédain ce breuvage, et repousse la main de celle qui l’invite à s’en désaltérer.

Voyant ses instances plusieurs fois rejetées, l’obligeante Baubo, pour vaincre l’obstination de la déesse, a recours à d’autres moyens. Elle pense qu’une plaisanterie, en l’égayant, pourra la disposer à prendre la nourriture dont elle a besoin. Dans ce dessein, elle sort, fait ses dispositions, puis reparaît devant la déesse, se découvre à ses yeux, et et lui fait voir toutes ces partie secrètes que la pudeur défend de nommer. À ce spectacle aussi étrange qu’inattendu, Cérès éclate de rire, oublie son chagrin, et consent avec joie à boire le Cycéon13.

Dans les fêtes d’Eleusis, on chantait un hymne dont une strophe contenait la conclusion de cette aventure.

Clément d’Alexandrie et Arnobe ont tous les deux publié cette fable ; ils nous ont de plus transmis cette strophe, monument authentique de la grossièreté et de l’indécence des fables que débitaient les prêtres de l’antiquité.

Dans les fêtes appelées Targilies, qui se célébraient le 6 du mois de targélion ou de mai, on voyait aussi figurer le Phallus. Sa présence, dans cette solennité, ne doit point étonner, puisqu’elle était consacrée à Apollon, dieu-soleil, et à Diane, divinité de la lune, ou, suivant le scoliaste d’Aristophane, au soleil et aux saisons. Il ajoute que des jeunes gens portaient, dans cette fête, des branches d’olivier, d’où pendaient des pains, des légumes, des glands, des figues et des Phallus14.

On a remarqué que le Phallus était constamment lié aux culte des dieux-soleil, quels que fussent les noms qu’ils portassent ; qu’il en était dépendant, et qu’il ne figurait, dans les mystères consacrés à cet astre que comme un symbole, un objet secondaire de la cérémonie, mais non comme une divinité particulière. Les habitants de Lampsaque15, ville située sur les bords de l’Hellespont, s’avisèrent, les premiers, de tirer ce symbole de la dépendance des dieux-soleil, de l’ériger en divinité, et de lui rendre un culte particulier sous le nom antique de Priape. Ce dieu naquit dans cette ville, dit la fable : ce qui, en langage allégorique, signifie que son culte y prit naissance.

Priape était représenté comme un Terme, dont la tête, et quelquefois la moitié du corps, appartenait à l’espèce humaine. Sa figure était la copie de ces Hermès, ou Mercure munis d’un Phallus colossal, qui, en Grèce, abondaitent dans les champs, sur les chemins et dans les jardins. Il étaient évidemment une imitation des figures à Phallus disproportionné que les femmes d’Égypte portaient en procession pendant les fêtes d’Osiris, et que l’on conservait dans le temple d’Hiérapolis, en Syrie.

Ce sont de tels Hermès à Phallus qui, placés dans les carrefours d’Athènes, furent mutilés dans une débauche nocturne par Alcibiade et ses compagnons : profanation qui eut pour lui des suites très fâcheuses.

C’est aussi à ces Hermès à tête humaine et à Phallus, que Philippe, roi de Macédoine, comparait les Athéniens. Ils n’ont, disait-il, comme les Hermès, que la bouche et les parties de la génération, pour exprimer qu’ils n’étaient que babillards et libertins16.

Les habitants de Lampsaque, ignorant l’origine de cette divinité, et n’ayant d’autres données que sa figure pour lui composer une légende ou une fable, et trouvant des rapports frappants entre certaine partie de l’âne et le trait qui caractérisait Priape, lui sacrifièrent un âne, et introduisirent cet animal comme acteur dans les aventures qu’ils supposèrent à ce dieu. Voici en substance quelle était cette fable.

La naissance de Priape est fort incertaine. Suivant les uns, il la dut à Bacchus et à la nymphe appelée Naïade ; d’autres lui donnent pour mère la nymphe Chionée. Hygin le dit fils de Mercure ; et Apollonius, d’Adonis et de Vénus. L’opinion la plus généralement adoptée le fait naître de Bacchus et de Vénus. Les mythologues, qui le disent fils d’Hermès ou de Mercure, annoncent par là que ce dieu devait sa naissance aux pierres ou aux troncs d’arbres, appelés Hermès par les Grecs, et qui avaient servi à composer sa figure. Ceux qui le disent fils de Bacchus ou d’Adonis, dieux-soleil, exprimaient son origine par une allégorie plus savante et plus conforme à la vérité.

La jalouse Junon, apprenant que sa fille Vénus était enceinte, la visita ; et, sous le prétexte de la secourir, elle employa, en lui touchant le ventre, un charme secret qui la fit accoucher d’un enfant difforme, et dont le signe de la virilité était d’une proportion gigantesque. Vénus, fâchée d’avoir donné le jour à un enfant monstrueux, l’abandonna, et le fit élever loin d’elle, à Lampsaque. Devenu grand, le dieu courtisa les dames de cette ville ; et sa difformité ne leur déplut pas ; mais les maris, jaloux, le chassèrent honteusement. Ils furent bientôt punis de cette violence : une maladie cruelle les attaqua à l’endroit même où le dieu préside. Dans cette fâcheuse extrémité, on consulta l’oracle de Dodone : d’après son avis, Priape fut honorablement rappelé ; et les pauvres malades se virent contraints de lui dresser des autels, et de lui rendre un culte17.

Telles sont les fables fabriquées sur l’origine de Priape. Voici celles qui expliquent l’association de l’âne à son culte :

Un jour Priape rencontra Vesta couchée sur l’herbe, et plongée dans un profond sommeil. Il allait profiter d’une occasion aussi favorable à ses goûts lascifs, lorsqu’un âne vint fort à propos réveiller par ses braiments la déesse endormie, qui échappa heureusement aux poursuites du dieu libertin.

Lactance et Hygin attribuent à une autre cause l’usage d’immoler un âne à ce dieu ; et cette cause est encore moins décente. Priape eut, disent-ils, une dispute avec l’âne de Silène que montait Bacchus lors de son voyage dans l’Inde. Priape prétendait être, à certain égard, mieux que l’âne, avantagé de la nature. La question, dit Lactance, fut décidée en faveur de l’animal ; et Priape, furieux d’une telle humiliation, tua son concurrent. Hygin raconte au contraire que Priape fut vainqueur, et que l’âne vaincu, fut mis au rang des astres18.

Le peuple de Lampsaque, dit Pausanias, est plus dévot à Priape qu’à toute autre divinité19. Il était le dieu tutélaire de cette ville, dont les médailles, conservées jusqu’à nos jours, offrent sa figure bien caractérisée, et attestent encore la considération dont il jouissait parmi ses habitants. Ces médailles, qui se voient dans les cabinets des curieux, le présentent le plus ordinairement sous la forme d’un hermès, où le monstrueux Phallus est ajusté.

Des empereurs romains, non pas de ceux qui se sont distingués par leur extrême débauche, ont voulu éterniser leur dévotion au dieu de Lampsaque, et faire frapper des médailles où leurs noms sont associés au signe indécent de cette divinité. On en trouve une de Septime Sévère, et une autre que la ville même de Lampsaque fit frapper en l’honneur de l’empereur Maximin20.

La ville de Priapis ou de Priape, bâtie sur les bords de la mer Propontide, dans la Troade, doit son nom au culte de cette divinité. C’est dans ce lieu, dit la fable, que Priape, chassé par les maris de Lampsaque, vint chercher un asile. On y voyait un temple où le dieu-soleil Apollon était adoré sous le nom de Priapesaeus. Ainsi, les habitants avaient conservé, dans leur culte, les rapports existant entre l’astre du jour et l’emblème de la fécondité.

Pline fait mention de plusieurs autres lieux qui portaient le nom de Priape, et où, sans doute, il était vénéré comme la divinité principale. En parlant des îles de la mer d’Ephèse, il en nomme une appelée Priapos21. Il dit ailleurs qu’au golfe Céramique est l’île Priaponèse22.

Priape était honoré d’un culte particulier dans différentes villes de la Grèce : telles étaient Ornée, située près de Corinthe, qui donna à ce dieu le surnom d’Ornéates et à ses fêtes celui d’Ornéennes, et Colophon, ville de l’Ionie, fameuse par son oracle d’Apollon. On y célébrait avec beaucoup d’éclat les fêtes de Priape ; et ce dieu n’y avait, pour ministres, que des femmes mariées.

Les Cylléniens rendaient aussi à Priape un culte particulier, ou plutôt ils confondaient cette divinité avec celle d’Hermès ou de Mercure ; car, comme je l’ai dit, les Hermès à Phallus ne différaient en rien des Priapes pour la figure : la matière de pierre ou de bois, le lieu où ils étaient placés, et les honneurs qu’on leur rendait, faisaient les seules différences. Une de ces figures, que Pausanias qualifie d’Hermès, recevait les honneurs divins à Cylenne. Elle était élevée sur un piédestal et présentait un Phallus remarquable23.

Le même auteur a vu sur le mont Hélicon une autre figure de Priape qui, dit-il, mérite l’attention des curieux. Ce dieu est surtout honoré, continue-t-il, par ceux qui nourrissent des troupeaux de chèvres ou de brebis, ou des mouches à miel24.

Tous les auteurs qui parlent de Priape s’accordent, avec les monuments numismatiques et lapidaires, à donner à son signe caractéristique des proportions plus grandes que nature. Les Grecs avaient conservé l’antique tradition à l’égard de cette forme colossale étrangère à la figure humaine à laquelle elle est adhérante.

Ils conservèrent aussi au Phallus et à Priape même ses rapports originels avec le soleil ; et leur culte ne fut presque jamais séparé de celui de cet astre, sous quelque nom qu’il fût adoré. Déterminés par ces principes, ils accordèrent à Priape le titre auguste de sauveur du monde, qu’on a souvent donné aux dieux-soleil, et surtout aux différents signes qui ont successivement marqué l’équinoxe du printemps, tels que les Gémeaux, le Taureau, le Bouc, enfin le Bélier ou l’Agneau. Cette qualification divine se trouve dans une inscription grecque placée sur le Priape antique du musée du cardinal Albani25.

On sacrifiait un âne à Priape ; on lui offrait des fleurs, des fruits, du lait et du miel ; on lui faisait des libations, en versant du lait ou du vin sur la partie saillante qui distingue cette divinité ; on y appendait des couronnes et même de petits Phallus en ex-voto ; enfin les dévots venaient baiser religieusement le Phallus consacré.

L’introduction et les progrès du christianisme en Grèce devinrent funestes au culte du Phallus et de Priape, mais ne l’anéantirent pas. Lors même que plusieurs écrivains chrétiens s’attachaient à déclamer contre lui, se récriaient contre ses indécences, en décrivaient, et peut-être même en exagéraient les abus, une secte favorable au Phallus s’établissait sous une forme nouvelle. C’était celle qui célébrait les fêtes appelées orphiques, espèce de Dionysiaques régénérées sous des noms différents. La divinité qui en était l’objet se nommait Phallus, surnom du soleil : elle était figurée avec un Phallus très apparent, qui, suivant quelques auteurs, était placé en sens inverse.

La secte des orphiques se distingua d’abord par ses principes austères, par ses mœurs pures, qui dégénérèrent dans la suite en débauche26.

Aux déclamations violentes et répétées des Pères de l’Église contre le Phallus, les partisans de ce culte répondaient qu’il était un emblème du soleil, de l’action régénératrice de cet astre sur toute la nature.

Un philosophe platonicien, Jamblique, qui vivait sous le règne de Constantin, disait que l’institution des Phallus était le symbole de la force générative ; que ce symbole provoquait la génération des êtres. « C’est véritablement, ajoutait-il, parce qu’un grand nombre de Phallus sont consacrés que les dieux répandent la fécondité sur la terre27. »

Malgré les atteintes du christianisme, le culte du Phallus se soutint encore longtemps chez les Grecs. Les femmes de cette nation continuèrent de porter à leur cou, comme un préservatif puissant, des amulettes ithyphalliques de diverses formes, comme les Indiennes portent le taly ; elles le plaçaient même quelquefois plus bas que le sein. Arnobe et son disciple Lactance, qui vivaient sous l’empire de Dioclétien, c’est-à-dire vers le commencement du IIIe siècle de l’ère chrétienne, prouvent, par leurs déclamations, que ce culte était alors dans toute sa vigueur en Grèce. « J’ai honte, dit Arnobe, de parler des mystères où le Phallus est consacré, et de dire qu’il n’est point de canton dans la Grèce où l’on ne trouve des simulacres de la partie caractéristique de la virilité28. »

Lactance tourne en ridicule la figure et la fable de Priape29 ; et plusieurs Pères de l’Église, qui ont vécu après eux, tiennent le même langage et attestent la continuité de ce culte.

L’historien Evagrius, qui écrivait vers la fin du VIe siècle, témoigne que toutes les cérémonies du culte du Phallus existaient encore de son temps ; il se moque des Ithyphalles, des Phallogonies, du Priape, remarquable par les dimensions gigantesques de son signe caractéristique, et de la corbeille sacrée qui contenait le Phallus30.

Nicéphore Calixte, autre historien ecclésiastique plus récent, et qui n’est mort qu’au VIIe siècle, parle aussi des Phallus, des Ithyphalles, ainsi que du culte de Pan et de Priape, comme des objets ridicules qui, cependant, recevaient encore les hommages religieux des Grecs31.

Les exemples que je rapporterai dans la suite, de quelques peuples qui, ayant embrassé le christianisme, ont conservé plusieurs pratiques de l’idolâtrie et du culte du Phallus, me portent à croire que les Grecs, devenus chrétiens, et néanmoins restant attachés à une infinité de superstitions païennes, se sont difficilement déshabitués de ce culte, et qu’il doit en rester encore des traces parmi eux.

1 Hérodote, Euterpe, liv. II, sect. XLIX.

2 Plutarque, Traité d’Isis et d’Osiris.

3 Hérodote, Euterpe, sect. LI.

4 Cette dénomination dérive, dit-on, de Nysa, ville où Jupiter fit porter Bacchus par Mercure, pour y être élevé par des nymphes, ou du nom de Nysa, fille d’Aristeus, qui le nourrit. Ce sont des fables : Bacchus ne fut élevé par personne, ni dans aucune ville. Bacchus était le soleil ; et ce nom lui vient du pays de Cous, dans la Thébaïde. La syllabe ab ou ba signifie père, maître, dieu : ainsi, le nom de Bacchus doit être interprété par le père ou le dieu de Cous. Quant au nom Dionysius, il est le même qu’Adon, Adonis, Adonai, Dionis, qui signifient maître, seigneur, qualifications qu’on a toujours données au soleil.

5 Plutarque, Œuvres morales, Traité de l’amour des Richesses, vers la fin.

6 Satyri in hanc pompam producebantur erecto pene, quod tamen ipsi rei divinæ signum æstimabant. (Areteus, lib. II. Auctorum, cap. XII.)

7 Théodoret, cité par Castellan., de Festis graecorum, Dionysia, p. 101.

8 Voici comment Arnobe décrit cette action de Bacchus : Figit (penem) super aggerem tumuli, et, postica ex parte nudatus, insidet. Lascivia deinde surientis assumpta, huc atque illuc clunes torquet, et meditatur ab ligno pati quod jamdudum in veritate promiserat. (Arnobii, adversus Gentes.Opera, lib V, p. 177, éd. De 1671.) (Clément Alexand., Propterpt.).
Arnobe et Clément d’Alexandrie ne sont pas les seuls Pères de l’Eglise qui ont rapporté cette fable : on la trouve avec ces circonstances dans Julius Firmicus, De Errore profanarum Religionum ; dans Théodoret, Sermo 8 De Martyribus ; dans Nicetas, sur Grégoire de Nazianze, orat. 39, p. 829, etc. Voyez au surplus Observationes ad Arnobium Gebharti Elmenhorstii, p. 171.

9 Juvénal, parlant de la licence extrême de ces mystères, dit (Satyre II, vers 95) :

…… Vitreo bibit ille priapo.

10 Tertullien, Adversus Valentinianos. Tertuliani opera, p. 250.

11Mélanges de critique et de philologie, par M. Chardon de la Rochette, t.III, p.202. Préface de Dom Lobineau, sur sa traduction manuscrite d’Aristophane.

12 Castellanus, de Festis Græcorum, Eleusina pp. 143 et 144.

13 Partem illam corporis, per quam secus femineum et sobolem prodere et nomen solet acquirere generi tum longiore ab incuria liberat : facit sumere habitum puriorem, et in speciem levigari nondum duri atque striculi pusionis : redit ad deam tistem… atque omnia illa pudoris loca revelatis monstrat inguinibus ; atque pubi affigit oculos Diva, et inauditi specie solaminis pascitur, etc. Ce passage, sans doute corrompu dans plusieurs endroits, a embarrassé les commentateurs. (Arnobe, Adversus gentes, lib.V, pp. 174 et 175. Godescalc. Stevech. in Arnob., Observat.Elmenhorst. Desid. Heraldi animadversiones, etc.)

14 Histoire religieuse du Calendrier, par Court de Gebelin, p. 436.

15 Aujourd’hui nommé Laspi.

16 Stobée, Serm., 11.

17 On voit que cette fable a le même fond que celle rapportée par le Scoliaste d’Aristophane, sur l’origine du culte du Phallus dans l’Attique.

18 Lactantius, De falsa Religione, lib I, cap. XXI, Hyginus, Poeticum astronomicon, cap. XXXIII.

19 Pausanias, liv. IX, Béotie, cap. XXXI.

20 Baudelot, dans son ouvrage intitulé : Utilités des Voyages, a donné la gravure de ces deux médailles (t. I. pp. 343 et 344).

21 Pline, liv. V. chap. XXXI.

22 Idem, liv. V.

23 Pausanias, Elide, liv. VI, chap. XXVI.

24Plutarque, Béotie, liv. IX, cap. XXXI.

25 Voyez l’ouvrage de Knight, sur le culte de Priape, où ce monument est gravé.

26 Warburton attribue la cause de cette dégradation au Phallus qui figurait dans les mystères, aux allégories indécentes et aux assemblées nocturnes ; mais ce sont bien plutôt les passions humaines qui s’installent pour ainsi dire, dans les institutions, après en avoir déplacé l’esprit primitif, qui y dominent, et finissent par les corrompre.

27 Jamblicus, De Mysteriis Ægyptiorum, sect. I, cap. XI.

28 Arnobius, Adversus gentes, lib.V, p. 176.

29 Lactantius, de falsa Religione, lib. I, p. 120.

30 Evagrius, Histoire ecclésiastique, lib. II, cap. II.

31 Nicéphore Calixte, Histoire ecclésiastique, lib.XIV, cap. XLVIII.

29 octobre 2011 - Posted by | lecture, mythes | ,

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