Occidere's Blog

Du Culte du Phallus – Ch. 13

Chapitre 13 du livre de Jacques-Antoine Dulaure, «Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus Chez les Anciens et les Modernes», 1885, réimprimé, revue et augmentée par l’auteur, sur l’édition de 1825.

Je propose aussi une version PDF à télécharger (consulter la table des matières).

 

Chapitre 13 : Continuation du même sujet ; Culte de Priape sous les noms de saint Foutin, de saint René, de saint Guerlichon, de saint Guignolé, etc.

.

On donna à l’antique dieu de Lampsaque les noms de quelques saints de la légende : noms qui avaient des rapports avec l’action à laquelle ce dieu présidait, ou avec ses attributs les plus caractéristiques.

On honorait en Provence, en Languedoc et dans le Lyonnais, comme un saint, le premier évêque de Lyon, appelé Pothin, Photin ou Fotin. Ce nom était vulgairement prononcé Foutin. Dans grégoire de Tours, ce nom est écrit Fotin : il dit qu’il fut inhumé dans le souterrain qui est au-dessous de l’autel de la Basilique de Saint-Jean, et que la poussière qui provenait de la raclure de son tombeau, prise sur-le-champ avec de la foi, était un remède assuré contre plusieurs maladies. On verra bientôt que la raclure produite, non de son tombeau, mais d’une partie de l’idole du même saint Fotin, fut, dans la suite, fort en usage comme un remède énergique.

Le peuple prononça Foutin ; et, comme souvent il juge des choses d’après leurs noms, il jugea que saint Foutin était digne de remplacer saint Priape1 : on lui en conféra toutes les prérogatives.

Saint Foutin de Varages était en grande vénération en Provence : on lui attribuait la vertu de rendre fécondes les femmes stériles, de raviver les hommes nonchalants et de guérir leurs maladies secrètes. En conséquence, on était en usage de lui offrir, comme on offrait autrefois au dieu Priape, des ex-voto en cire, qui représentaient les parties débiles ou affligées. « On offre à ce saint, lit-on dans la Confession de Sancy, les parties honteuses de l’un et de l’autre sexe, formées en cire. Le plancher de la chapelle en est fort garni ; et, lorsque le vent les fait entrebattre, cela débauche un peu les dévotions en l’honneur de ce saint. Je fus fort scandalisé, quand j’y passai, d’ouïr force hommes qui avaient nom Foutin. La fille de mon hôte avait pour marraine une demoiselle appelée Foutine2. »

Le même saint était pareillement honoré à Embrun. Lorsqu’en 1585 les protestants prirent cette ville, ils trouvèrent parmi les reliques de la principale église le Phallus de saint Foutin. Les dévotes de cette ville, à l’imitation des dévotes du paganisme, faisaient des libations à cette idole obscène : elles versaient du vin sur l’extrémité du Phallus, qui en était tout rougi. Ce vin, reçu dans un vase, s’y aigrissait : on le nommait alors le saint vinaigre. « Et les femmes, dit l’auteur qui me fournit ces détails, l’employaient à un usage assez étrange. » Il ne donne point d’autres éclaircissements sur cet usage ; je le laisse à deviner3.

A Orange, il existait un Phallus qui faisait l’objet de la vénération du peuple de cette ville. Plus grand que celui d’Embrun, il était de bois, recouvert de cuir et muni de ses appendices. Lorsqu’en 1562, les protestants ruinèrent l’église de saint-Eutrope, ils se saisirent de l’énorme Phallus et le firent brûler sur la place publique.

Une fontaine, située près d’Orange, dont les eaux, à ce que croyaient les bonnes femmes, avaient la vertu prolifique, a peut-être fait naître l’idée d’établir dans la ville un simulacre qui eut la même vertu et produisit les mêmes effets ; et Priape se trouva en rivalité avec la Nayade de la fontaine dont les eaux étaient bues par les femmes stériles qui voulaient cesser de l’être.

Suivant le même auteur, il y avait à Poligny un saint Foutin, auquel les femmes allaient se recommander pour avoir des enfants. Il en était un autre dans le diocèse de Viviers, appelé saint Foutin de Cruas. On en trouvait en Bourbonnais dans la petite ville de Vendre, sur les bords de l’Allier. A Auxerre, ce saint fécondait miraculeusement toutes les femmes qui l’invoquaient4.

En Auvergne, à quatre lieues de Clermont, près de l’ancienne route de cette ville à Limoges, est, sur la partie orientale d’une montagne, appelée Tracros, un rocher qui semble en être détaché. Ce rocher isolé présente de loin la forme d’une statue. Les habitants le nomment saint Foutin. Ce rocher, ainsi dénommé, n’aurait point de rapport à mon sujet, et pourrait être pris pour l’image de saint Photin, dont j’ai parlé, si la forme de cette espèce de statue n’était pas caractérisée de manière à ne laisser aucun doute sur le motif de sa dénomination. En effet, en se plaçant dans la plaine qui est au nord ou nord-ouest de la montagne de Tracros, on s’aperçoit que saint Foutin a les formes phalliques énergiquement prononcées.

On ne doit pas douter que les habitants du canton n’aient rendu un culte à cette figure : sa dénomination de saint le prouve ; et l’on y conserve la tradition des cérémonies superstitieuses qui s’y pratiquaient autrefois.

Les habitants du Puy-en-Velay parlent encore de leur saint Foutin, honoré dans leur ville à une époque très rapprochée de la nôtre, et que venaient implorer les femmes stériles. Elles raclaient une énorme branche phallique que présentait la statue du saint : elles croyaient que la raclure, infusée dans une boisson, les rendrait fécondes.

C’était, comme on va le voir, le moyen le plus généralement employé pour obtenir de ces saints à Phallus la fécondité qu’on leur demandait.

C’est sans doute d’un de ces saints dont veut parler Court de Gebelin, lorsqu’il dit, à propos du bouc de Mendès : « J’ai lu quelque part ou entendu dire que, dans un coin de la France méridionale, il existait, il n’y a pas longtemps, un usage analogue à celui-là : les femmes de cette contrée allaient en dévotion à un temple dans lequel était une statue de saint, qu’elles embrassaient dans l’espoir de devenir fécondes5. »

Dans un petit couvent d’anciens ermites, vivant sous la règle de saint Augustin, situé à Gironet, près Sampigny, était invoqué par les femmes stériles un saint Foutin, qui jouissait de beaucoup de réputation. Non loin de ce couvent se trouvait, sur la hauteur d’une montagne, un couvent de minimes, sous l’invocation de sainte Lucie, que les femmes stériles invoquaient aussi pour devenir fécondes. Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, y alla en pélerinage6.

On trouve des traces du culte de saint Foutin jusqu’en Allemagne. Un écrivain de ce pays en parle comme d’un saint fort connu au XVIIe siècle, et auquel les filles, prêtes à devenir épouses, faisaient hommage de leur robe virginale.

Cet auteur raconte qu’une jeune épousée, la première nuit de ses noces, chercha par une supercherie, à écarter, sur sa conduite passée les soupçons de son mari ; et, pour exprimer que l’honneur de cette femme avait déjà reçu quelques atteintes, il dit qu’elle avait depuis longtemps déposé sur l’autel de saint Foutin sa robe de virginité7.

Saint Foutin ne fut pas la seule dénomination que porta Priape parmi les chrétiens ; et ses autres noms, comme celui-ci, avaient toujours quelques rapports avec la vertu supposée du saint. Une de ces idoles existait, sans doute depuis le temps des Romains, dans le lieu de Bourg-Dieu, diocèse de Bourges. Les habitants, qui avaient beaucoup de foi, continuèrent, lorsqu’ils furent devenus chrétiens, à lui rendre un culte. Les moines du monastère n’osèrent détruire des pratiques religieuses consacrées par le temps ; et Priape fut adoré dans l’abbaye de ce lieu, sous le nom de saint Guerlichon ou saint Greluchon8.

Les femmes stériles venaient implorer sa vertu prolifique, y faisaient une neuvaine ; et, à chacun des neuf jours, elles s’étendaient sur la figure du saint, qui était placée horizontalement ; puis elles raclaient une certaine partie de saint Guerlichon, laquelle était aussi en évidence que celle de Priape : cette raclure, délayée dans l’eau, formait un breuvage miraculeux.

Henri Etienne, de qui j’emprunte ce fait, ajoute : « Je ne sais pas si encore, pour le jourd’hui, ce saint est en tel crédit, pour ce que ceux qui l’ont vu, disent qu’il y a environ douze ans qu’il avait cette partie-là bien usée, à force de la racler9. »

Le même auteur met au rang des saints de cette espèce un saint Gilles, qui, dans le pays de Cotentin, en Bretagne, avait aussi la réputation de procurer la fécondité que les femmes sollicitaient avec des cérémonies pareilles10. Il parle aussi d’un saint René, en Anjou. Le trait qui caractérisait sa vertu fécondante paraissait dans la plus grande évidence. Les cérémonies que les femmes pratiquaient pour se rendre le saint favorable étaient d’une telle indécence, qu’Henri Etienne, d’ailleurs très libre dans ses expressions, n’ose les décrire. « J’aurais honte, dit-il, de l’écrire ; aussi les lecteurs auraient honte de le lire. »

Saint Regnaud fut comme saint René11, et, peut-être à cause de la ressemblance de noms, un saint à Phallus, fort honoré autrefois par les Bourguignons12 ; saint Arnaud, autre saint de même caractère, était moins indécent que saint René, ou plutôt il ne l’était que par intervalles. Un tablier mystérieux voilait ordinairement le symbole de la fécondité, et ne se levait qu’en faveur des dévotes stériles ; l’inspection des objets, mis à découvert, suffisait, avec de la foi, pour opérer des miracles13.

Dans les environs de Brest, à l’extrémité du vallon où coule la rivière de Penfel, était la chapelle du fameux saint Guignolé ou Guingalais14. Le signe phallique de ce saint consistait dans une longue cheville de bois qui traversait sa statue d’outre en outre, et se montrait en avant d’une manière très saillante.

Les dévotes du pays agissaient avec saint Guignolé, comme celles du Puy avec saint Foutin, celles du Bourg-Dieu avec saint Guerlichon. Elles raclaient dévotement l’extrémité de cette cheville miraculeuse ; et cette raclure, mêlée avec de l’eau, composait un puissant antidote contre la stérilité. Lorsque, par cette cérémonie souvent répétée, la cheville était usée, un coup de maillet, donné par-derrière le saint, la faisait aussitôt ressortir en avant. Ainsi, toujours raclée, elle ne paraissait point diminuer. Le coup de maillet faisait le miracle.

Voici ce que je lis dans la relation d’un séjour fait à Brest en 1794 : « Au fond du port de Brest, au delà des fortifications, en remontant la rivière, il existait une petite chapelle auprès d’une fontaine et d’un petit bois qui couvre la colline ; et, dans cette chapelle, était une statue en pierre honorée du nom de saint.

« Si la décence permettait de décrire Priape avec ses indécents attributs, je peindrais cette statue.

« Lorsque je l’ai vue, la chapelle était à moitié démolie et découverte, la statue en dehors, étendue par terre, et sans être brisée ; de sorte qu’elle existait en entier, et même avec des réparations modernes, qui me la firent paraître encore plus scandaleuse.

« Les femmes stériles, ou qui craignaient de l’être, allaient à cette statue ; et, après avoir gratté ou raclé ce que je n’ose nommer, et bu cette poudre infusée dans un verre d’eau de la fontaine, ces femmes s’en retournaient avec l’espoir de devenir fertiles15.

« N’oublions pas, dit un écrivain moderne qui a donné la description d’un des départements compris dans la ci-devant province de Bretagne, n’oublions pas de parler du fameux saint Guignolet, et de cette cheville éternelle, si favorable à la fécondité. Puisque la religion catholique a fait des saints, des dieux du paganisme, Priape pouvait-il être oublié ? Le bois de cette cheville râpée était avalé par les femmes infécondes :elles concevaient au bout de quelques temps. Les méchants prétendaient que des moines voisins aidaient beaucoup à ce miracle ». Je n’en crois rien, ajoute charitablement l’auteur que je cite16.

Il est certain que le culte de ce saint a existé en Bretagne jusque vers le milieu du XVIIIe siècle ; que sa chapelle ne fut fermée qu’environ l’an 1740 ; et que, lorsqu’elle fut ouverte, il y a quelques années, on y découvrit saint Guignolet avec sa cheville miraculeuse17.

Ce même saint Guignolet était honoré dans une chapelle du village de la Chatellette, commune d’Alichamp, en Berry, aujourd’hui canton de Saint-Amand, département du Cher. Là, les femmes venaient faire des neuvaines, invoquaient le saint fécondateur, raclaient sa branche phallique ; et la poussière qui en résultait, infus ée dans du vin, était avalée par ces dévotes, en attendant le miracle. Le curé avait soin de pourvoir à ce que le Phallus, souvent raclé, se conservât toujours dans un état digne du grand saint Guignolet. Un archevêque de Bourges supprima le saint, et interdit le curé, auquel il était si profitable ; mais la dévotion des femmes tériles a continué jusqu’à la Révolution, comme l’assurait encore, en 1806, M. Parjonnet, savant antiquaire, et curé d’Alichamp18.

M. Pastureaud m’apprend qu’il existe à Bourges, faubourg du Château, rue Chevrière, une petite statue placée dans le mur d’une maison, dont les formes du sexe sont usées à force d’être raclées par des femmes qui en avalaient la raclure, dans l’espoir de devenir fécondes : cette statue est, dans le pays, nommée le bon saint Greluchon19.

Anvers était le Lampsaque de la Belgique, et Priape le dieu tutélaire de cette ville. Les habitants le nommaient Ters ; et les habitants avaient pour cette divinité la plus grande vénération. Elles étaient en usage de l’invoquer jusque dans les moindres accidents de la vie ; et cette dévotion existait encore au XVIe siècle, comme nous l’apprend Jean Goropius. « Si elles laissent, dit-il, échapper de leurs mains un vase de terre, si elles se heurent le pied, enfin, si quelque accident imprévu leur cause du chagrin, les femmes, même les plus respectables, appellent à haute voix Priape à leur secours.

  « Cette superstition était autrefois si enracinée dans les esprits, continue le même auteur, que Godefroi de Bouillon, marquis de cette ville, pour la faire disparaître, ou la ramener aux cérémonies du christianisme, envoya de Jérusalem, à la ville d’Anvers, comme un présent d’un prix inestimable, le prépuce de Jésus-Christ. Il croyait, par-là, détourner les habitants d’un culte aussi honteux ; mais ce présent profita peu pour les femmes, et ne leur fit point oublier le sacré Fascinum20 ».

Goropius trouve, dans l’anagramme du mot Ters, qui est à Anvers la dénomination de Priape, un mot qui exprime, dans l’idiome du pays, l’action à laquelle ce dieu préside.

« On montre encore, dit-il ailleurs, une petite statue, autrefois munie d’un Phallus, que la décence a fait disparaître. » Il ajoute que cette statue est placée sur la porte voisine de la prison publique. Il nous apprend que Priape avait à Anvers un temple très célèbre, où tous les peuples du voisinage accouraient en grande dévotion pour offrir leur hommage à cette divinité ; et, à ce sujet, il rapporte une opinion qui fait dériver le nom de la ville d’Anvers du mot latin Verpum, qui exprime la chose dont le Phallus est la figure ; mais il n’adopte point cette étymologie, parce qu’il n’a jamais entendu prononcer ce mot par les femmes, mais bien le mot Ters, qui, dans cette ville, est synonyme de Fascinum.

Quelques auteurs ont pensé que le temple de sainte Walburge était consacré à Priape ; que cette sainte est supposée ; que son nom signifie citadelle ; et que c’était celui que les anciens habitants d’Anvers donnaient à la divinité tutélaire de cette ville. Goropius croit bien que Walburge signifie citadelle, et que ce nom a été celui d’une divinité protectrice de la ville ; mais il ne croit pas que le temple de sainte Walburge ait été celui de Priape. « Peut-être, dit-il, ce dieu était-il adoré dans un lieu situé à gauche de la ville, où se voient encore les ruines d’un ancien temple21. »

Les Romains n’élevaient point de temple proprement dit à la divinité de Priape : ils se bornaient à lui ériger des statues, des autels ou des chapelles. Si les habitants d’Anvers lui bâtirent un temple, la ville de Lampsaque, seule, peut leur fournir l’exemple.

Quelques autres écrivains ont parlé du Priape d’Anvers. Abraham Golnitz dit que la figure de ce dieu se voit à l’entrée de l’enceinte du temple de sainte Walburge, dans la rue des Pêcheurs, et au-dessus de la porte de la prison publique. C’est une petite statue en pierre, haute d’environ un pied, représentée les mains élevées, les jambes écartées, et dont le signe sexuel est entièrement disparu. « On fait, dit-il, beaucoup de contes sur la cause de cette disparition ; et l’on parle aussi de l’usage où étaient les femmes stériles de racler la partie qui manque à la statue, et de prendre en potion la poussière qui en résultait, dans l’intention de devenir fécondes22. »

Un voyageur du même temps dit, en parlant d’Anvers : « On y voit une idole en pierre, placée sur une porte antique. Plusieurs croient que la poussière, provenant de la raclure de la partie sexuelle de cette figure, étant prise en potion par les femmes, les préservait de stérilité23. »

J’ai parlé des Phallophores, qui, chez les Grecs, formaient un groupe dans les processions faites en l’honneur de Bacchus24 ; j’ai décrit ces pompes religieuses que les Égyptiens, les Grecs, les romains, célébraient à l’approche de l’équinoxe du printemps : des restes de cette pratique se sont conservés jusqu’à nos jours. Les Phallophores, chez les grecs, étaient des hommes qui portaient, à la procession de Bacchus, de longs bâtons, à la cime desquels pendaient des Phallus. A la fête des Targilies, des jeunes gens portaient aussi des branches d’olivier, auxquelles étaient attachés des pains, des légumes, des glands, des figues et des Phallus. Dans la ville de Saintes, un usage pareil se pratiquait le dimanche des Rameaux : les femmes, même les plus dévotes, les enfants des deux sexes, portaient à la procession, au bout d’une branche ou rameau béni, un pain creux et en forme de Phallus. Le nom de ce pain s’accorde avec sa forme pour déceler son origine, et ne laisse aucun doute sur l’objet indécentqu’il représente25.

Le prêtre bénissait ces pains phalliques ; et les femmes les conservaient pendant toute l’année comme une amulette, un préservatif.

A Saint-Jean-d’Angély, le jour de la Fête-Dieu, on portait à la procession des petits pains nommés, dans le pays, fateux, et qui avaient le forme des Phallus. Cet usage existait encore lorsque M. Maillard était sous-préfet de cette ville : il les fit supprimer.

Ces pratiques religieuses et indécentes existeraient peut-être encore en France, si les lumières, toujours croissantes depuis le XVe siècle, n’eussent porté le jour sur leur turpitude, et fait sentir combien elles étaient opposées aux principes du christianisme : elles subsisteraient encore, si les écrivains protestants n’eussent pas, contre elles, lancé le sarcasme et les plaisanteries, et fait rire aux dépens de ceux qui s’y livraient. Alors, honteux du rôle qu’ils avaient joué, et voulant ravir à leurs antagonistes ce moyen de les ridiculiser et de les perdre dans l’opinion des peuples, les prêtres catholiques reformèrent insensiblement ces saints Priapes, ou substituèrent à son culte un culte qui lui ressemblait, mais dont les formes ne blessaient pas si ouvertement la décence.

Ainsi les femmes stériles, au lieu d’aller racler la branche phallique d’une statue, ou de la contempler avec dévotion, furent réduites : les unes à aller boire les eaux prolifiques d’une fontaine consacrée à un saint ; les autres, comme à Rocamadour, dans le Rouergue, à venir baiser le verrou de l’église, ou une barre de fer appelée le Bracquemart de Rolland ; ou d’aller faire des neuvaines à quelques saintes fécondantes, comme à sainte Foy de la ville de Conques, aussi en Rouergue, à la sainte Vierge d’Orcival, en Auvergne, dans l’église de laquelle était un pilier qu’embrassaient les femmes stériles26.

Dans la petite ville de Saint-Fiacre, à une lieue de Mouceaux, et dans l’angle à droite de la chapelle, est une pierre nommée le Fauteuil de saint Fiacre : cette pierre a la vertu de rendre fécondes les femmes stériles. Elles viennent s’y asseoir ; mais, pour que le miracle s’opère, il faut qu’aucun vêtement ne se trouve entre le corps de la femme et la pierre.

Ailleurs, les femmes sont tenues de se tenir un certain temps couchées sur le tombeau de quelque saint renommé par sa vertu prolifique : c’est ce qui se pratique notamment dans la ville de Saragosse, en Espagne, dans le couvent de Saint-Antoine-de-Paule, et dans la chapelle qui lui est dédiée27

Sur l’extrême frontière du département de l’Allier, dans l’arrondissement de Montluçon, est, au milieu d’une lande immense située dans la commune de Saint-Janvier, l’oratoire de Saint-Jean et de Saint-Rémi. Le 20 juin, les femmes infécondes, les jeunes gens des deux sexes, s’y rendent de trois à quatre lieues à la ronde. On y passe la nuit pêle-mêle dans le désert. Le lendemain 24, on fait des stations, des offrandes, et on boit le saint vinage. Ce breuvage, composé de l’eau d’une fontaine dite de Saint-Jean, et d’un peu de vin, passe pour un puissant préservatif contre la stérilité et les charmes des fasciniers, espèce de sorciers qui nouent l’aiguillette et rendent les jeunes maris impuissants28.

Ces changements n’ont pas été opérés partout. Il est des peuples qui, à la faveur d’une épaisse superstition et des ténèbres antiques de l’ignorance, sont constamment restés à l’abri des rayons de lumière qui éclairent les autres nations, et sans s’occuper de l’étrange contradiction de leur conduite, ont continué d’amalgamer le paganisme avec la religion chrétienne, de confondre le culte de Priape avec celui des saints, et ont conservé précieusement jusqu’à nos jours les pratiques absurdes des siècles de barbarie.

1 Dans plusieurs pièces des Priapées, ce dieu est qualifié de saint. On trouve des inscriptions antiques où Bacchus et son compagnon Eleuthère portent le même titre.

2 Journal d’Henri III, par l’Etoile, t. V ; Confession de Sancy, liv. II, chap. II ; et les notes de Le Duchat sur ce chapitre.

3 Voyez la note ci-dessus, Journal, etc.

4 Confession de Sancy, liv. II, chap. II, et les notes de Le Duchat.

5 Histoire religieuse du Calendrier, p. 420.

6 Extrait d’un Mémoire adressé à l’Académie Celtique, par M. L. R…

7 Sponsa quædam rustica quae jam in sinu DIVI FUTINI virginitatis suæ prætextam deposuerat. (Tœses inaugurales de Virginibus ; facetiæ faceliarum, p. 277.)

8 Saint Guerlichon ou saint Grelichon, comme le nomme Pierre Viret, dans on Traité de la vraie ou fausse religion (liv. VII, chap. xxxv). Le Duchat croit que ce nom lui est venu de gracilis, grelot. Au reste, ce nom est encore aujourd’hui une injure triviale, appliquée ordinairement à un homme vil, attaché honteusement à une prostituée.

9 Apologie pour Hérodote, t. II, chap. XXXVIII, p 254. Traité de la vraie et fausse religion, par Pierre Viret, liv. VII, chap, xxxv).

10 Le Duchat, dans ses notes sur l’Apologie pour Hérodote, pense qu’on attribue à saint Gilles la vertu fécondante, parce que son nom a du rapport avec eschilles, qui signifie sonnettes

11 Saint René fut érigé en Priape, à cause des rapports de son nom avec le mot reins. On fit, par la même raison, pareil honneur à saint Regnaud.
Il parait que saint Cyre s’immisçait dans les attributions de Priape, si l’on en croit ces vers qui se trouvent dans les Bigarrures du Seigneur des Accords :

Je suis ce grand vœu de cire

Que l’on offrait à saint Cyre

Pour l’enfleure des rognons.

12 Quelques personnes me sauront gré de ne point rapporter les vers cités par Le Duchat sur les vertus de saint Regnaud.

13 Tableau des différentes religions, par Saint Aldegonde, t. I, part. 5, chap. X.

14 Ce saint appelé Guinolé, Guignolé, Guignolet, Gunolo, Vennolé, Guingalais, Winwaloeus, fut le premier abbé de Landevenec, en Basse-Bretagne, l’an 480. Ses différentes légendes offrent des fables ridicules. C’est sans doute le rapport qui se trouve entre son nom et le mot gignere, engendrer, qui a valu à ce saint les attributs et les vertus de Priape.

15Anecdotes relatives à quelques persones et à plusieurs évènements de la Révolution, par M.J.B. Harmand (de la Meuse), ancien député et ex-préfet du Bas-Rhin, 1814, pp.90 et 91.

16 Voyage dans le Finistère, fait en 1794 et 1795, t. II, p. 150.

17 M. Cambry, auteur de l’intéressant Voyage dans le Finistère, m’a fourni cette dernière circonstance, et m’a assuré avoir vu lui-même le saint et sa cheville : il m’autorise à publier son témoignage.

18 Extrait d’une lettre adressée à l’auteur par M. Barailon, docteur en médecine, membre correspondant de l’Institut et membre du Corps législatif.

19 Extrait d’une lettre de M. Pastureaud de Vaux.

20 Johannis Goropii Becani, Origines Antwerpianœ, 1569, lib. I, pp. 26 et 101.

21 Johannis Goropii Becani, Origines Antwerpianœ, lib. I, p. 101.

22 Itinerarium Be1gico-Gallicum, p, 52.

23 Itinerarium Galliœ, Jodoci sinceri, p.234.

24 Voyez ci-devant chapitre VIII, p.80.

25 Ces pains étaient nommés p….. ; la solennité était connue sous le nom de la fête des pin…

26 Où est le pilier qui rend les femmes fécondes ? Demandait une bonne villageoise à un gros chanoine de cette église. – C’est moi, répondit-il, en se frappant la poitrine, c’est moi qui suis le pilier.

27 Au milieu de cette chapelle est un tombeau en forme de lit de camp, sur lequel on voit la figure de saint-Antoine-de-Paule, couché dans un cercueil avec l’habit de l’ordre. Les dames stériles sont introduites par un moine, les unes après les autres, dans ce réduit. Elles s’agenouillent, disent des prières, font trois fois le tour du tombeau, se couchent dessus, et puis se retirent. Un écrivain, ennemi des moines de ce couvent, qui a employé trois volumes pour révéler leurs fraudes pieuses, dit qu’ils introduisaient aussi, pour de l’argent, dans ce lieu secret, les amants des dames qui venaient invoquer saint Antoine, et que le miracle s’opérait sans que le saint s’en mêlât, mais c’est peut-être une calomnie.

28 Il existait encore, il y a quelques années, dans ce pays, un fameux fasciniers, nommé Gabriel Roux, dit Damiens : il était métayer au lieu du du Petit-Cros, canton de Chambon, commune de Châtelet. Il fut tué, le 11 fructidor an 10, par un meunier, qui, marié depuis trois ans, ne pouvait avoir d’enfant, et qui accusait de son impuissance le fascinier Roux. Un curé de ce pays a assuré à celui qui m’a communiqué ce fait que plusieurs fasciniers qu’il a convertis prononçaient, pour opérer leurs charmes, des mots latins, et avaient l’attention de glisser, dans les aliments des époux, une poudre provenant des parties sexuelles et desséchées d’un loup.

Quant au saint Vinage, il était et est encore fort en usage dans plusieurs villages de France. J’ai découvert dans un vieux rituel manuscrit l’oraison que le prêtre récitait pour le bénir : elle est intitulée : Bénédiction de l’amour de saint Jean l ‘évangéliste.

Ce titre annonce son motif. Voici le texte :

Benédictio amoris sancti Joannis evangelistœ.

Bene + decere et conse + crare hanc creaturam vini dextera tua dignare, omnipotens Deus, et presta ut in omnes te credentes et de potu isto bibentes a te protegantur et benedicantur ; et, sicut beatus Joannes de calice bibens non est lesus, ita isti homines in amore tui et sancti Joannis, de isto potu bibentes, ab omni œgritudine corporis et animœ absolvantur.

Publicités

23 décembre 2011 - Posted by | lecture, mythes | ,

Aucun commentaire pour l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :