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Du Culte du Phallus – Ch. 14

Chapitre 14 du livre de Jacques-Antoine Dulaure, «Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus Chez les Anciens et les Modernes», 1885, réimprimé, revue et augmentée par l’auteur, sur l’édition de 1825.

Je propose aussi une version PDF à télécharger (consulter la table des matières).

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Chapitre 14 : Du culte du Phallus chez les Chrétiens en Italie et à Naples

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Parmi les nombreuses antiquités qu’ont produites les fouilles faites en Toscane, dans la campagne de Rome, dans le royaume de Naples, etc., se trouvent une grande quantité de Phallus, de Priapes de toutes les espèces, de toutes les proportions, de toutes les formes. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les diverses galeries d’antiquités que renferment ces pays, et les grands recueils de gravures qui en représentent les principaux objets. Ces figures, auxquelles les Italiens sont accoutumés, ne blessent point leurs yeux. D’ailleurs, les nudités complètes en statues, en tableaux, se voient partout à Rome et à Naples, dans les places publiques et jusque dans les églises.

Cette considération diminue un peu l’étonnement que peut produire l’existence actuelle en ces pays d’un culte semblable à celui que les anciens rendaient à Priape. Voici ce que j’ai pu recueillir de l’état de ce culte.

Le Fascinum est encore en usage dans la Pouille ; et les habitants modernes de cette province, en imitant cette superstition des anciens, ont aussi imité le motif qui les y déterminait. C’est pour écarter les maléfices et les regards funestes de l’envie qu’ils appendent, avec un ruban, aux épaules des enfants, des fascinum de corail, qui ont souvent la forme des mains ithyphalliques, et que les Italiens appellent fica1.

Les joyaux préservatifs que les enfants portent à l’épaule dans le royaume de Naples, les femmes et les enfants les portent au cou dans la Sicile : c’est un usage qui a été observé par plusieurs voyageurs.

Mais ce n’est pas à ces amulettes que se borne le culte de Priape en Italie.

Suidas, moine grec, qui écrivait au Xie siècle, dit qu’en Italie, le dieu de la génération est nommé Priape ; que les bergers lui rendent un culte ; et que son idole représente un enfant dont le membre sexuel est remarquable par sa longueur et son état d’énergie : Qui penem habetmagnum et intentum2.

Il restait encore au XVIIIe siècle, dans le royaume de Naples, des traces manifestes de ce culte.

Dans la ville de Trani, capitale de la province de ce nom, on promenait en procession, pendant le carnaval, une vieille statue de bois qui représentait Priape tout entier, et dans les proportions antiques ! c’est-à-dire que le trait qui distingue ce dieu était très disproportionné avec le reste du corps de l’idole : il s’élevait jusqu’à la hauteur de son menton. Les habitants du pays nommaient cette figure il santo Membro, le saint Membre.

Joseph Davanzati, archevêque de cette ville, qui vivait au commencement du XVIIIe siècle, abolit cette cérémonie antique3. Elle était évidemment un reste des anciennes fêtes de Bacchus, appelées Dionysiaques chez les Grecs, Libérales chez les Romains, et qui se célébraient vers le milieu du mois de mars. On sait que le Phallus figurait avec distinction dans ces pompes religieuses.

Un culte semblable existait en 1780 dans le même royaume ; et peut-être il y subsiste encore. Les détails que je vais donner sont extraits d’une relation écrite en italien par un particulier, habitant du lieu où ce culte est en vigueur. Cette relation, adressée à sir Williams Hamilton, ambassadeur du roi d’Angleterre auprès de la cour de Naples, fut ensuite transmise, par ce ministre, à Joseph Banks, président de la Société royale de Londres.

À Isernia, ville du comté de Molise, il se tient tous les ans, le 17 septembre, une foire du genre de celles qu’on nomme en Italie Perdonanze (Indulgences). Le lieu de la foire est sur une petite colline située entre deux rivières, à un petit quart de lieue de la ville. Dans la partie la plus élevée de cette colline est une ancienne église, avec un vestibule, qu’on dit avoir appartenu à l’ordre de Saint-Benoît : elle est dédiée à saint Côme et à saint Damien. Pendant la foire, qui dure trois jours, on fait une procession à laquelle on porte les reliques de ces saints. Les habitants des environs, attirés par la dévotion et par le plaisir, s’y rendent en foule. Ceux de chaque village ont un costume particulier ; en outre, les jeunes filles, les femmes mariées et les femmes de joie (Donne di piacere) portent chacune un habit qui distingue leurs divers états. Ce concours offre un spectacle très varié.

On voit dans la ville d’Isernia, ainsi que dans le lieu où se tient la foire, des hommes qui vendent des figures en cire, dont les chrétiens font des offrandes à leurs saints, comme les païens en faisaient à leurs dieux : ces figures sont appelées vœux, ou ex-voto. Ces vœux en cire ont la forme du membre affligé, pour la guérison duquel les dévots viennent intercéder le saint. On lui fait hommage de ce simulacre, on l’append à sa chapelle, sans doute afin que le saint, l’ayant sans cesse devant les yeux, n’oublie pas ce qu’on lui demande, ou plutôt de peur qu’il se méprenne, et que sa vertu atteigne une partie saine au lieu de la partie malade.

On y voit des jambes, des bras, des faces humaines en cire ; mais ces vœux-là ne sont pas les plus nombreux (ma poche sono queste). Ceux qui abondent le plus chez les marchands, et ceux pour lesquels les dévotes ont de la prédilection, je les nommerai, comme les anciens Grecs, Phallus. L’auteur que j’extrais les appelle Membri virili di cera. On en voit de tous les âges, dans tous les états, de toutes les grandeurs.

Ceux qui débitent cette marchandise tiennent une corbeille et un plat : la corbeille contient les Phallus en cire ; et le plat sert à recueillir les aumônes des dévots acquéreurs. Ces marchands vont criant : Saint Côme, saint Damien ! Si on leur demande combien ils les vendent, ils répondent : Plus vous donnerez, plus vous aurez de mérite.

Sous le vestibule de l’église sont deux tables. Près de chacune d’elles est assis un chanoine. L’un, qui est ordinairement le primicier, crie à ceux qui entrent dans l’église : Ici on reçoit l’argent pour les messes et pour les litanies. L’autre, qui est l’archiprêtre, crie aussi de son côté : C’est ici que l’on reçoit les vœux. Celui-ci recueille, dans un bassin, les vœux de cire que les dévots ont achetés à la foire, et reçoit quelques monnaies que chacun d’eux ne manque pas de lui donner en déposant son vœu.

On ne voit guère que des femmes à cette fête. Ce sont elles qui en font presque tous les frais ; ce sont elles qui prient, avec le plus de ferveur, les deux saints qui jouent ici en commun le rôle de Priape ; ce sont elles, surtout, qui contribuent le plus à décorer leur chapelle de nombreux Phallus en cire. L’auteur italien ajoute une particularité remarquable : lorsqu’elles présentent à l’archiprêtre le simulacre de cire, elles prononcent ordinairement de pareilles phrases : Saint Côme, je me recommande à toi. Saint Côme, je te remercie. Ou bien : Bon saint Côme, c’est ainsi que je le veux4.

En disant ces mots, ou quelques autres semblables, chacune d’elles ne manque jamais, avant de déposer le Phallus, de le baiser dévotement.

Cela ne suffit pas pour opérer des guérisons miraculeuses, pour féconder les femmes stériles : il faut une autre cérémonie, qui est sans doute la plus efficace.

Les personnes qui se rendent à cette foire couchent, pendant deux nuits, les unes dans l’église des pères Capucins, les autres dans celle des Cordeliers ; et, quand ces deux églises sont insuffisantes pour contenir tout le monde, l’église de l’Ermitage de Saint-Côme reçoit le trop-plein.

Dans les trois édifices, les femmes sont, pendant ces deux nuits, séparées des hommes. Ceux-ci couchent sous le vestibule, et les femmes dans l’église ; elles y sont gardées, soit dans l’église des Capucins, soit dans celle des Cordeliers, par le père gardien, par le vicaire et par un moine de mérite. Dans l’Ermitage, c’est l’ermite lui-même qui veille auprès d’elles.

On conçoit maintenant comment peut s’opérer le miracle que les femmes stériles viennent réclamer. La vertu des saints Côme et Damien s’étend même jusque sur les jeunes filles et sur les veuves5.

L’auteur de cette relation me paraît un franc incrédule : il semble convaincu que les femmes fécondées en cette occasion le sont sans que les bienheureux saint Côme et saint Damien s’en donnent la peine6.

Cette fête est suivie d’autres cérémonies.

Dans l’église, et près du grand autel, on fait la sainte onction avec de l’huile de saint Côme. La recette de cette huile est la même que celle qui est indiquée dans le Rituel romain : on y ajoute seulement l’oraison des saints martyrs, Côme et Damien.

Ceux qui sont affligés de quelques maux se présentent à cet autel, mettent, sans honte, à découvert la partie malade, laquelle est toujours l’original de la figure en cire qu’ils ont offerte. Le chanoine, en administrant l’onction sur le mal, récite cette prière : Per intercessionem beati Cosmi, liberet te ab omni malo. Amen.

Cette huile sainte ne sert pas seulement à l’onction que le chanoine administre ; mais on la distribue, dans de très petites carafes, afin qu’elle puisse servir à oindre les lombes de ceux qui ont mal à cette partie. Dans la présente année 1780, ajoute notre observateur italien, quatorze cents de ces carafes ont été débitées aux dévots de ces pays7.

On trouve ne Angleterre, et le corps des officiers de la marine en offre un exemple, des restes de ce culte ou de ses habitudes dans une société mystérieuse, nommée le très ancien et le très puissant ordre de Beggars Bennisson et Merryland, dont en 1761 le sir Louis Chamber était le grand maître. Le sceau de cette société offre, comme pièce principale, un Phallus bien caractérisé : au-dessus est une ancre, et au-dessous une forteresse. On ne sait pas pourquoi cette société, dont j’ai un diplôme sous les yeux, et qui ne contient que des vœux de prospérité de l’industrie, du commerce, des manufactures, et des affranchissements de douanes et autres droits, prend pour symbole une figure autrefois sacrée, aujourd’hui si indécente : c’est le secret des initiés.

Ainsi, les chrétiens ont, comme les Grecs et les Romains, observé en divers lieux toutes les parties du culte du Phallus ou de Priape. Ils l’ont adoré sous le nom de Fascinum, comme un préservatif, une amulette puissante ; ils l’ont adoré sous le nom de différents saints, comme le dispensateur de la fécondité chez les femmes. Ils lui ont fait des libations, lui ont adressé des prières, ont promené son effigie en procession, et ont appendu, dans ses chapelles, des ex-voto, simulacres du sexe viril.

A l’exception de l’usage de racler le Phallus, et d’avaler cette raclure avec de l’eau, usage dont je ne connais point d’exemple dans l’antiquité, toutes les autres pratiques appartiennent au culte que les anciens rendaient à Priape.

Les chrétiens, en conservant ce culte si étranger à leurs dogmes, n’avaient point les motifs excusables des peuples qui professaient le sabéisme ou les religions qui en sont dérivées : ceux-ci adoraient, dans le Phallus l’emblème du soleil régénérateur ; les chrétiens, qui n’étaient attachés à ce culte que par la routine, n’y voyaient qu’une sorte de talisman. L’on peut dire que, si le Phallus était un objet sacré pour les anciens, ils ne pouvait être qu’un objet de ridicule et d’indécence dans les religions modernes de l’Europe, qui sont basées sur des principes très différents.

1 Note fournie par M. Dominique Forgés Davanzati, prélat de Canosa.

2 Suidas, au mot Priapus.

3 C’est à un Napolitain, Dominique Forges Davanzati, neveu de l’archevêque Davanzati, prélat de Canosa, que je dois cette anecdote.

4 E questo, è quello che osservai.

5 Ce n’est pas moi, c’est l’auteur italien qui parle voici ses expressions : E spesso la grazia s’étende, sensa maraviglia, alle zitelle e vedove, che per due notti hanno dormito, alcune nella chiezia de P. P. Zoccolanti ed altre delli capucini.

6 Si fano spesso miracoli senza incomodo delli santi.

7 Cette relation italienne se trouve insérée dans un ouvrage anglais, intitulé : An account of the remains of the Worship of Priapus, lately existing at Isernia in the Kingdom of Naples, etc. By R. P. Knight.
Un événement terrible vient presque d’anéantir la ville d’Isernia, et avec elle peut-être les derniers restes du culte antique du Phallus en Europe. Un tremblement de terre qui a causé des ravages affreux dans une grande partie du royaume de Naples, le 7 thermidor an XI (ou le 26 juillet 1805), vient de réduire cette ville en un monceau de ruines : plus de quinze cents personnes, dit-on, y ont perdu la vie.

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7 janvier 2012 - Posted by | lecture, mythes | ,

2 commentaires »

  1. […] Ch. 14 : Du culte du Phallus chez les chrétiens en Italie et à Naples […]

    Ping par Du Culte du Phallus – Table des matières « Occidere's Blog | 7 janvier 2012 | Réponse

  2. I regard something really interesting about your blog so I saved to bookmarks .

    Commentaire par dating advice for guys | 9 novembre 2014 | Réponse


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