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Du Culte du Phallus – Ch. 17

Chapitre 17 du livre de Jacques-Antoine Dulaure, «Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus Chez les Anciens et les Modernes», 1885, réimprimé, revue et augmentée par l’auteur, sur l’édition de 1825.

Je propose aussi une version PDF à télécharger (consulter la table des matières).

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Chapitre 17 : Considérations générales sur les Divinités génératrices et sur le Culte du Phallus

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Il semble que, l’union des deux sexes étant suffisamment recommandée par la nature, et provoquée par l’attrait du plaisir, il n’était pas nécessaire que les lois civiles et religieuses intervinssent pour en ordonner la pratique : c’est cependant ce qui est arrivé chez diverses nations de l’antiquité, et ce qui se maintient encore chez plusieurs nations modernes. J’en ai fourni des preuves nombreuses1, et je voudrais découvrir la source, le motif d’une institution aussi étrangère à nos mœurs, et qui parait si contraire à la marche naturelle de l’esprit humain.

Les hommes, dans l’enfance des sociétés, étaient-ils donc tellement assaillis de besoins, tellement abrutis par la vie sauvage, tellement occupés et endurcis par l’habitude de lutter sans cesse contre des animaux féroces, contre des ennemis, leurs semblables, qu’ils fussent insensibles aux douceurs de l’amour ? Je ne puis le croire. L’homme sauvage, et la brute, malgré leur isolement et leur férocité, sont tourmentés par ce besoin impérieux de la nature ; et toutes leurs facultés sont mises en action pour assouvir cet appétit dévorant. Leur instinct les guide avec sûreté. Un torrent magnétique, dont les obstacles accroissent la violence, entraîne un sexe vers l’autre ; et leur union, si vivement désirée, n’a pas besoin d’être commandée par des lois2.

Si l’état sauvage n’est pas contraire à cette union, pourquoi si longtemps, chez un grand nombre de peuples, ces lois ont elles existé ? Auraient-elles été dictées par les femmes, toujours avides d’hommages et de plaisirs ? Mais les femmes, dans les premiers temps des sociétés, étaient esclaves soumises, recevaient la loi et ne la donnaient pas.

Pour en trouver la cause, il faut remonter aux premiers âges des sociétés humaines ; il faut se représenter leurs situation et leurs besoins. Les peuplades aujourd’hui existantes, et que nous nommons sauvages, nous en offrent un tableau fidèle ; et l’on peut, sans craindre de se tromper, appliquer aux plus anciennes sociétés humaines les traits qu’elles conservent. Il faut se figurer des familles isolées, séparées les unes des autres par de vastes chaînes de montagnes, des rivières, des forêts ou des déserts, chacune d’elles vivant des produits de la chasse, du lait, de la chair de leurs animaux domestiques, ou des fruits que produit le sol qu’elles habitent. Pour protéger leurs récoltes, leurs troupeaux, contre la dent des animaux voraces, contre la rapacité et les incursion des familles voisines ; pour pouvoir étendre, proportionnellement aux progrès de la population et de leurs besoins, le territoire qu’elles occupent ; pour favoriser leurs expéditions de chasses sur des terrains vastes et illimités, expéditions qui furent, dans les sociétés naissantes, comme elles le sont parmi les peuplades sauvages, des sources intarissables de haines et de guerres ; pour jouir enfin d’une sécurité complète, et assurer la subsistance de chaque famille, il fallait une population capable de balancer ou de surpasser celle des familles voisines dont on avait à redouter les atteintes. La force, qui résulte d’une population nombreuse, pouvait donc seule calmer tant d’inquiétudes, amener l’abondance et la prospérité. Elle fut la nécessité première des sociétés, et devint le principal objet de leur ambition réciproque. Puissance, richesses, bonheur, devaient résulter d’un plus grand nombre d’individus ; et tout ce qui tendait a les accroître fut saisi avec empressement ; tout ce qui pouvait nuire à cet accroissement fut combattu avec le même zèle. Aussi semble-t-il, d’après les traditions qui nous restent de l’ancien état des sociétés, que les esprits étaient dirigés vers ce but unique, comme vers leurs premiers besoins. Toutes les institutions, dans ces premiers temps, ainsi que je l’ai remarqué, n’avaient que ce motif. Les espérances les plus flatteuses d’un père de famille consistaient dans une postérité nombreuse3.

D’après ces dispositions, il ne faut plus s’étonner de ces institutions antiques, favorables à la population ; de ces prostitutions solennelles consacrées par des religions qui, elles-mêmes, ne présentaient que l’exercice sanctifié de ce qui composait les mœurs des nations. Il ne faut pas s’étonner de trouver dans l’antiquité tant de divinités favorables à la génération, à la fécondité : ce sont les besoins des hommes qui ont créé les vertus des dieux.

Des obstacles nuisirent à la population ; et les ressources employées pour les surmonter ne servirent qu’à donner plus de consistance aux institutions qui lui étaient favorables.

Les mâles d’une peuplade, souvent occupés à des expéditions de longue durée, à des chasses, à des guerres presque continuelles , où la plupart perdaient la vie, ne suffisaient peut-être pas à la fécondation des femmes.

Leur longue absence, leur éloignement des femmes, la chaleur du climat, la jeunesse de ces guerriers ou de ces chasseurs, et par conséquent l’impétuosité de leurs désirs, les portèrent sans doute, pour les assouvir, à s’écarter du but de la nature. Ces jouissances supplémentaires, inutiles et par conséquent nuisibles à la population, justement abhorrées dans les sociétés civilisées, ne furent que trop fréquentes dans les sociétés primitives.

Ces divers obstacles aux progrès de la population, et notamment le dernier, furent de nouveaux motifs pour rapprocher les deux sexes, pour commander leur union, pour leur en faire une loi expresse, et en favoriser l’exécution par tous les stimulants possibles : chaque société naissante n’avait pas de plus pressant intérêt.

Ce fut alors que la religion s’unit à la politique pour réparer ce que les longues absences et la mort des hommes, et surtout ce que leurs habitudes stériles faisaient perdre à la population , en invitant même les étrangers à suppléer au défaut des hommes de chaque peuplade4.

Ce sont sans doute des peuplades faibles et peu nombreuses qui, pour s’accroître, se fortifier, et pour s’attacher les peuplades voisines par l’attrait du plaisir et par les liens de sang, instituèrent les premières ces solennités où les jeunes filles étaient tenues de se livrer, un jour de chaque année, aux caresses des étrangers ; ou bien ces coutumes qui obligeaient les femmes et les filles d’aller au-devant des voyageurs pour leur offrir l’hospitalité et la moitié de leur couche. Le plaisir des individus et l’intérêt général, étant d’accord, firent fleurir ces institutions, fondées sur de telles bases. Sanctifiées par la religion et l’habitude, elles furent durables et respectées : aussi ont-elles été en vigueur chez presque tous les peuples de la terre, et se sont-elles maintenues jusqu’aux temps où les progrès de la population les rendaient inutiles, et où ceux de la civilisation faisaient rougir de s’y soumettre5.

On sait que les prostitutions religieuses existaient encore chez plusieurs peuples de l’Orient peu de siècles avant l’ère chrétienne, qu’elles se sont perpétuées en certains lieux quelques siècles après, et qu’elles subsistent aujourd’hui dans plusieurs cantons de l’Inde. Quant a l’usage qui obligeait les femmes à partager leur lit avec les voyageurs, il était sans doute plus général encore ; car, malgré les ravages d’un long espace de temps, de nombreux restes s’en sont conservés jusqu’à nos jours6.

Je ne place point au rang des prostitutions religieuses primitives l’usage auquel les femmes de plusieurs villes de l’Orient étaient soumises, qui les obligeait à se rendre à la prétendue volonté d’un dieu, et a passer la nuit dans un temple, afin d’être fécondées par la divinité même. C’est-là une suite, une dérivation de la disposition des esprits, de l’extrême crédulité des peuples, dont le sacerdoce abusa ; fourberie religieuse qui mettait sur le compte du dieu le libertinage des prêtres et amenait dans leurs bras les plus belles femmes du pays.

Dans ces solennités galantes, où les étrangers étaient pour ainsi dire invités à venir au secours des nationaux, on choisissait, pour en être le théâtre, un terrain neutre, une frontière, un carrefour ; les peuples qui habitaient les bords de la mer et les insulaires en consacraient le rivage à cette cérémonie. Les bornes, les pierres limitantes qui s’y trouvaient, regardées comme des talismans protecteurs, le furent bientôt comme des divinités tutélaires du territoire. C’était dans le voisinage de ces espèces de divinités rustiques que se passaient ces scènes voluptueuses, instituées par la politique, consacrées par la religion. Les bornes, adorées comme protectrices des territoires, le furent à cause du voisinage de ces prostitutions religieuses, comme divinités génératrices et fécondantes, qui, mâles dans un pays, femelles dans un autre, présidaient aux amours, à l’acte de la génération.

De là le culte des différentes divinités adorées, suivant le pays , sous divers noms, qui se rapportent au dieu Amour, à la déesse Vénus, divinités qui n’étaient représentées, dans l’origine et longtemps après, que sous la forme d’une pierre limitante, d’une borne grossière. Telles étaient les Vénus de la Syrie, de l’Arabie, de Paphos, etc., et l’Amour à Thespie. Telles sont encore, dans l’Inde, la plupart des divinités qui président à la génération7.

Une révolution arrivée dans les religions, et causée par l’adoption du culte des morts, fit insensiblement substituer, d’abord en partie, puis en totalité, des formes humaines à ces objets grossiers de la vénération publique ; et, lorsque les beaux-arts, en Grèce, furent arrivés à leur perfection, Vénus, dans presque tous les lieux où elle était adorée, excepté à Paphos, où sa forme antique lui fut conservée, et où elle resta constamment une pierre de borne8, Vénus, dis-je, fut représentée sous la figure d’une femme jeune et resplendissante de grâces et de beauté.

Lorsque les besoins d’un accroissement de population cessèrent de se faire sentir, lorsque l’institution des prostitutions religieuses fut devenue inutile, lors même que les progrès de la civilisation et des lumières en firent apercevoir l’indécence, ces processions furent encore continuées. La force de l’habitude, l’attrait du plaisir, l’intérêt des prêtres, et les idées superstitieuses qu’ils attachaient à ces pratiques, les firent maintenir longtemps. Vénus, disaient-ils, punissait sévèrement les jeunes filles qui méprisaient son culte ; elle était cruelle dans ses vengeances. Une fureur érotique devait s’emparer d’elles et les porter aux plus grands excès ; tel était le châtiment réservé à ces incrédules. Ces prêtres citaient, à ce sujet, des exemples terribles. L’on ne pouvait apaiser cette déesse, éviter ses caprices, ses fureurs, assurer la sécurité de sa vie, que par quelques sacrifices dignes d’elle.

Le culte de Vénus, ou d’autres divinités correspondantes, remonte aux premières époques des religions. Il existait bien avant celui du Phallus ou de Priape, qui n’est qu’un des résultats de la religion astronomique : aussi la fable indique-t-elle cette antériorité de Vénus, en la faisant mère de Priape ; et cette dernière divinité, qui n’est qu’une extension du culte du Phallus, n’est pas même placée par Hésiode au rang des dieux : tant elle était récente en Grèce.

Le besoin d’un accroissement de population, est donc la seule cause de ces cultes.

1 Voyez ci-dessus, chapitre X, p. 140.

2 L’amour des peuples grossiers et sauvages ne ressemble point à celui des peuples civilisés, ou, pour m’exprimer plus exactement, l’amour, chez les individus robustes dont le système musculeux prédomine le système nerveux, est différent de l’amour chez les personnes plus faibles, où le système nerveux a la supériorité. Chez les uns, il est un besoin impérieux, une passion purement brutale ; chez les autres, il ne se borne pas à un seul point : il occupe, pour ainsi dire, la capacité toute entière d’un individu, tout son système sensitif. C’est bien le besoin de jouir ; mais ce besoin est précédé, est déguisé par celui d’être aimé. Ce sentiment délicat, ces préludes innocents et enchanteurs, qui font le charme et les chagrins de la jeunesse, appartiennent à une situation paisible, à une civilisation avancée, à des mœurs douces, mais ne sont point le partage de l’homme sauvage.

3 Voyez ci-dessus, chapitre X, p.113 et suivantes

4 Un trait de l’histoire moderne vient à l’appui de mes conjectures. En 1707, une maladie épidémique emporta une grande partie des habitants de l’Islande. Le roi de Danemark, pour la repeupler, permit à chaque fille d’avoir jusqu’à six bâtards sans que son honneur pût en souffrir. Les femmes usèrent fort bien de la permission. L’ile se repeupla bientôt. Le mal était réparé ; mais les femmes continuaient toujours le remède. Il fallut une autre loi pour abolir la première. (Esprit des usages et des coutumes, t. II, pp. 291-292.)

5 On sait que, chez les Musulmans, à une certaine heure du matin , on avertit, du haut des minarets, les époux de s’occuper des devoirs conjuguaux. Les jésuites, par le même motif, avaient établi le même usage dans les peuplades des Guarangs : « Ils faisaient, dit Félix de Azara, sonner une grosse cloche à minuit pour réveiller les Indiens, et les exciter à la propagation. » (Voyage dans l’Amérique méridionale, t. II, p. 175.)

6 Kamul est un district de la province de Tanguth, autrefois sous la domination du grand Kan de Tartarie. Les habitants ont une langue particulière et adorent des idoles. Lorsqu’un voyageur arrive dans ce pays, le maître de la maison où il a choisi son domicile enjoint à sa femme, à ses filles et à ses parentes, de satisfaire à tous les désirs de l’étranger. Il abandonne ensuite sa maison, sans doute pour n’être pas témoin importun de l’usage qu’on va en faire, et ne rentre chez lui que lorsque l’étranger en est parti. Cette manière d’exercer l’hospitalité est regardée par ce peuple comme un acte de religion. La beauté des femmes de ce pays devait accroître la dévotion des voyageurs.

Lorsque Mongu-Kan monta sur le trône, en 1251, il ordonna l’abolition de cette coutume. Pendant trois ans elle n’eut pas lieu ; mais, dans cet intervalle, les productions de la terre ayant manqué, quelques autres malheurs étant survenus aux habitants, ils envoyèrent auprès de Mongu-Kan des ambassadeurs chargés de solliciter le rétablissement de cet usage. Le Kan l’accorda en faisant cette réponse. « Je sais qu’il est de mon devoir de mettre des bornes à cette coutume scandaleuse ; mais, puisque vous tirez gloire de votre honte, vous pouvez vous en couvrir ; et vos femmes peuvent continuer désormais à rendre leurs services charitables aux étrangers. » Marco Polo, qui rapporte cette anecdote, et qui voyageait dans ce pays vers la fin du XIIIè siècle, dit que cet usage subsistait encore de son temps. (Histoires des voyages et découvertes dans le Nord, par Forster, t. I, pp. 117-118.)

Le bourg de Martaouan, situé à dix lieues d’Alep, est célèbre parmi les voyageurs européens, à cause du même usage qui y est encore aujourd’hui en vigueur. Le chef du pays, ainsi que chaque père, chaque mari, et même chaque amant, vient offrir aux étrangers sa fille, sa femme, son amante. Les voyageurs n’ont que l’embarras du choix, et ne sont tenus qu’à marquer leur reconnaissance par quelques pièces de monnaie. Un Français, qui a passé dans ce lieu, en rapporte l’anecdote suivante :

« Les habitants n’oublient pas, dit – il, de citer aux étrangers l’histoire d’un bon vieux missionnaire qui, allant dans l’Inde, passa par Martaouan. Ce pieux sexagénaire, préservé, par son âge, des tentations de toutes ces sirènes, croyait le lendemain que ses jeunes confrères auraient été plus sages que les compagnons d’Ulysse ; mais il eut la douleur de se voir forcé, comme boursier de la compagnie, de payer à ces hospitaliers le prix de leur complaisance. » (Mémoires historiques du voyage de Ferrières-Sauvebeuf.)

Même usage à Chichiri, dans l’Arabie Heureuse ; et une récompense légère suffit aux jeunes filles qui s’honorent d’accorder leurs faveurs aux étrangers.

Les Tschuktschs offrent de même leurs femmes aux voyageurs ; mais ceux-ci, pour s’en rendre dignes, doivent se soumettre à une épreuve dégoûtante. La fille ou la femme qui doit passer la nuit avec son nouvel hôte, lui présente une tasse pleine de son urine ; il faut qu’il s’en rince la bouche. S’il a ce courage, il est regardé comme un ami sincère, sinon il est traité comme un ennemi de la famille.

En Afrique, sur la côte de Riogabou, même pratique. Dans le royaume de Juida, c’est un acte de religion que de peupler ou de fonder des lieux de prostitution pour les étrangers.

Pendant le séjour de Cook à Otahiti, les insulaires offrirent aux Anglais de son expédition le spectacle d’un sacrifice religieux fait à l’amour par un jeune garçon et une jeune fille de onze à douze ans.

Je composerais un volume de semblables usages : je ne dois faire ici qu’une note.

7 Voyez, sur l’origine de ces divinités génératrices représentées par des bornes, l’Histoire abrégée des différents cultes, tome I, chap. XXXI, p. 415 et suivantes.

8 Simulacrum Deae non effigie humana : cotinuus orbis latiore initio tenuem in ambitum, metae modo, exsurgens. Et ratio in obscuro. (Corn. Taciti Historia, lib. II, cap. III.)

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11 mars 2012 - Posted by | lecture, mythes | ,

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