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Les invasions germaniques

Chapitre III du livre Germains et Slaves, origines et croyances, de André Lefèvre, 1903.  Lien vers la table des matières.

CHAPITRE III

LES INVASIONS GERMANIQUES

Période d’anarchie. — Discordes intestines. — Incursions sans but et sans succès. — Absorption par l’Empire des lètes ou lites, ouvriers agricoles, et des auxiliaires, soldats incorporés dans les armées romaines. — Pression des Gots, des Huns, des Slaves. — La grande dispersion ou invasion du V* siècle entraine la chute de l’Empire romain d’Occident. — Formation de royaumes barbares, précaires (Vandales, Wisigots, Hérules, Ostrogots, Burgundes) ou durables (Francs et Anglo-Saxons). — La Germanie est vide de Germains ; domination des Avars et des Slaves. — Les Austrasiens dominent et arrêtentles retardataires, Alamans, Saxons, Frisons, demeurés entre l’Elbe et le Rhin. — L’Allemagne est un démembrement transrhénan de l’Empire carlovingien. — Puissance des Scandinaves. — Conquêtes des Northmen.

Les races les mieux douées et les plus perfectibles ne sont pas les plus précoces. Celles qui sont parties le plus vite vont le moins loin et s’arrêtent le plus tôt. Si c’est là, comme je le crois, une sorte de loi naturelle et historique, on peut dire que l’évolution intellectuelle et sociale des Indo-Européens du Nord, si hésitante et si tardive, en est la confirmation la plus manifeste. Déjà en arrière de dix siècles sur les groupes méridionaux de leur famille, ils mettront quinze cents ans à atteindre et à dépasser le niveau des civilisations qu’ils vont contribuer à détruire. Bien plus, avant l’heure décisive, et lointaine encore, de la marche en avant, nous allons voir des temps d’arrêt prolongés, des reculs même, enrayer leur progrès. A partir du second siècle, la Germanie de Tacite s’amoindrit, s’efface. Sans doute, elle ne se vide que pour conquérir et dominer l’Occident ; mais de la Vistule à l’Oder, de l’Oder à l’Elbe, de l’Elbe à la vallée du Rhin, mais de la Baltique au Danube, du Danube aux Alpes, elle déserte, elle abandonne à des envahisseurs nouveaux le vaste pays qui a gardé ou plutôt qui a repris son nom.

Nombreuses et complexes sont les causes de cette dispersion. Les unes doivent être cherchées dans les vices d’un état social et surtout politique par trop rudimentaire ; les autres dans la force, considérable encore, de la vaste machine romaine ; d’autres enfin, et celles-là déterminantes, dans les mouvements des Sarmates, des Gots et des Huns.

Quelques assemblées générales convoquées par les prêtres ou par un roi, ou par quelque chef ambitieux, quelques exécutions sommaires et des semblants de tribunaux ambulants, des chasses, des vengeances terminées par des compromis plus ou moins sincères, des orgies, des danses guerrières, des parties de dés acharnées, un lourd sommeil autour des feux, une perpétuelle paresse de l’esprit, insoucieux et ignorant ; ce n’était pas là de quoi dissiper l’ennui profond de la vie barbare. La culture, laissée aux esclaves, devait fournir des moissons souvent insuffisantes, et, tant pour éviter la famine que pour donner carrière à l’humeur aventureuse, il se formait, tous les ans, sous le premier prétexte venu, des bandes de guerre, qui s’en allaient ajouter un désordre intermittent à l’incohérence universelle. Soit que la résistance des tribus rivales les arrêtât au passage — pour la victoire ou la défaite ; — soit que, se glissant le long des frontières indécises de tant de nations mal gardées, elles pénétrassent dans l’Empire, pour y être exterminées, ou bien pour y accepter des terres incultes et se plier au travail qu’elles avaient fui ; — les troupes ainsi lancées en expédition ne revenaient guère à leur point de départ, ou n’y rapportaient que la guerre civile. De toute façon, elles y laissaient des vides qu’élargissait une mortalité inévitable dans ces régimes précaires, et que les naissances ne pouvaient compenser. Autour de chaque bourgade appauvrie croissait le désert dont chacune aimait à s’entourer ; et comme il n’existait ni villes, ni retranchements, ni forteresses, encore moins d’armées organisées, la Germanie se trouvait ouverte, en tous sens, aussi bien aux incursions étrangères qu’aux promenades armées de tribus ou de nations lasses de l’état sédentaire.

L’idée de patrie était complètement étrangère aux Germains. On ne voit pas que les Ingaevons, les Istaevons, les Hirminons, même l’épaisse traînée des Suèves, aient jamais formé trois ou quatre confédérations durables. Chacun de ces groupes, chacune des familles qui y étaient englobées, tendaient non à l’unité, mais à la division. La patrie locale même leur était aussi inconnue que la patrie politique. Qu’importait au Germain le lieu qui l’avait vu naître, grandir, donner le jour à des générations nouvelles ? Il n’y laissait rien de lui-même, pas une idée, pas une œuvre d’art ou d’industrie, pas une demeure digne du nom de maison ; et où ne trouverait-il pas des forêts, des champs et des rivières ? Ici ou là, qu’importe? Il était sans doute naturel que le besoin de nourriture écartât les tribus du pays qu’elles avaient épuisé, que le désir du butin, le goût déjà très développé des objets d’or et d’argent, comme la lumière où le papillon va brûler ses ailes, les jetât sans cesse contre les frontières romaines.

Contenus sur le Rhin et le Danube par des légions et des camps avancés1, entamés dans l’est par des colonnes déjà pressantes de Lyges, de Vénèdes, de Chrobates, poussés au sud par des peuples d’origine thrace ou gète, les Daces, que Trajan a rattachés au monde latin, — les Germains passèrent quelque cinquante ans à s’entre-déchirer , jusqu’au règne de Marc-Aurèle et Vérus, lorsqu’un afflux irrésistible de Sarmates, s’abattant sur les Quades, les entraîna par deux fois dans la Garniole et le Frioul, sous les murs d’Aquilée (168, 172). L’impulsion venait de loin ; les conquêtes d’un général chinois, Pan-Tchao (80-118), avaient déterminé l’exode des Hiung-nu et des Yu-Tché, Huns et Turcs2, de la Lena et du Yénisseï vers l’Irtyche, l’Oural, la Caspienne et le Volga ; des Huns blancs (Ephtalites) se glissaient dans la Khorasmie (Karism) le long de la Caspienne orientale; des Alains (Turcs?), suivant l’autre rive, chassaient les Sarmates au delà du Tanaïs et du Borysthène ; des Huns noirs, suivis de Bulgares, de Ouar-Kouni et de Hunugars, remontaient le Volga et pesaient sur les bandes semi-nomades éparses entre le Borysthène et l’Oder. Une invasion transversale, de la Baltique à la mer Noire, tout en arrêtant la marche des Huns, accrut encore le désordre, le désarroi de la vaste région qui s’étend de la Baltique au Danube.

Les Gots, une des branches maîtresses, probablement la plus ancienne du tronc germanique, n’avaient pas trouvé place dans les vallées de la Vistule, de l’Oder et de l’Elbe, sans doute occupées encore par des Celtes et des Finnois, ou déjà bondées de Suèves et de Wendes. A peine quelques Guthons, Gothins — c’est le nom que Tacite a recueilli — s’étaient fixés dans le voisinage des Karpathes. Le gros de la nation, pour ainsi dire jeté par dessus la Baltique, avait, d’île en île, gagné le Sud de la Scandinavie, la Gothie. Nul doute que les Suions, les Norrois, les Jutes, les Danois, les Cimbres et, sur la rive germaine , les Angles d’un côté, de l’autre les Frisons, etc., ne fussent plus ou moins apparentés par le sang, comme ils le sont par leurs dialectes, à la famille gotique.

Le titre, souvent revendiqué par les princes danois et suédois , Roi des Gots et des Vandales , se fonde sur une tradition des moins contestables, rapportée par Jordanès, l’historien des Gots. Celui-ci nous apprend, en effet, que, dans le courant du IIè siècle, les Gots, avec leur roi Béric, quittant la Scanie — pour des causes inconnues, mais faciles à supposer, — passèrent la Baltique vers son coude oriental et « subjuguèrent tout d’abord les Vandales, leurs voisins » ; puis, forcés par l’accroissement de la population, plus encore par le fourmillement des Vénèdes sur la Vistule, les uns, franchissant le Niémen (?), atteignirent, non sans combats, le pourtour de la mer Pontiquc — ce furent les Ostrogots, — les autres, les Wisigots, laissant le nord des Karpathes aux Winides, le haut Dniester aux Sclavins, le bas Danube aux Antes, envahirent le pays des Daces, que les Romains venaient d’évacuer3.

Tandis que les premiers se fixaient dans l’ancien domaine des Scythes et des rois du Bosphore Cimmérien, sur le Tanaïs et le Borysthène, les seconds, incommodes et turbulents, vagabondaient, au nombre de deux ou trois cent mille, entre les Karpathes et le Danube. Vers le nord, les Vandales, chassés, après le départ des Ostrogots, par des Slaves, des Lettons, des Borusses, pesaient nécessairement sur les Langobards, les Burgundes, les Hermundures, les Marcomans et tout le centre suève. De là ces courses de Quades, Iazyges, Roxolans, Sarmates, vers le Frioul, de là cette désorganisation du IIIè siècle, où des confédérations d’Alamans, de Saxons, de Francs, résorbent tous les vieux contingents germaniques du sud-ouest, du centre et du nord, et couvrent de noms nouveaux les débris des peuplades si nombreuses énumérées par Tacite. De là enfin, ces perpétuelles et nécessaires poussées contre le Rhin et le Danube4. Les Vandales, du fond de la Poméranie et du Brandebourg, s’avancent vers le Rhin que bordent les Suèves comprimés ; et derrière les Vandales descendent les Burgundes, flanqués de Ruges, de Scyres, de Turcilinges, d’Hérules, que l’arrivée des Borusses détache des sables baltiques ; les Langobards ferment la marche, et bientôt menacent la Pannonie.

Quoi d’étonnant si, pendant la période d’anarchie que traverse l’empire romain, les bandes, pour ainsi dire versées par le trop-plein germanique, franchissent à leur aise des frontières dégarnies ? En 241 les Francs, en 250 les Wisigots, en 275 les Alamans couvrent de ruines la Gaule, l’Orient et la Haute-Italie. Les premiers, quoique battus à Mayence par Aurélien, n’en courent pas moins le pays en tous sens pendant douze ans, comme de nouveaux Cimbres. Les Gots, passant en Mésie, battent et tuent l’empereur Décius, ravagent, autres Galates, la Thrace, la Grèce, l’Asie Mineure ; ils brûlent le temple d’Éphèse.

Mais quoi, tous ces pillards eurent même destin. Bien peu revirent la Germanie. La plupart disparurent dans leurs dévastations mêmes. Claude II, Aurélien, Probus, passent à leur tour le Danube, le Rhin, les Alpes ; les Alamans sont même expulsés des Terres Décumates (l’angle de Mayence à Ratisbonne). Quelques concessions, entre la Meuse et l’Escaut, en fixant diverses tribus franques, arrêtent momentanément les autres. Durant un siècle encore, il en fut ainsi. Dioclétien, Constance Chlore, Constantin, Julien, Valentinien Ier (275-375), soutinrent le faix de la barbarie, et réussirent à fermer tour à tour les brèches ouvertes dans l’immense frontière par la furie intermittente de ces hordes affamées.

C’est que toutes ces irruptions ont été partielles ; toutes ont été l’effet du hasard, ou plutôt de poussées auxquelles des nations inconsistantes étaient hors d’état de résister. Toutes ont été des fuites. Seul l’affaiblissement graduel de l’Empire a fini par les changer en conquêtes.

« En effet, dit très bien Fustel de Coulanges, se représenter la Germanie se précipitant tout entière et de dessein prémédité sur l’Empire, est une illusion tout à fait contraire à la réalité. De ces Germains dont parle l’histoire, la moitié fut de tout temps à la solde de Rome. De tout temps même, ces peuples se combattaient plus volontiers qu’ils ne combattaient l’Empire. » Tacite remarquait déjà leur acharnement mutuel ; il signale la lutte inexpiable entre Arminius et Ségeste, entre Arminius et Maroboduus, entre celui-ci et Catualda ; les Chérusques guerroient contre les Cattes, les Cattes contre les Hermundures, les Bructères contre les Chamaves. Au IIIè siècle, ce sera Saxons contre Thuringiens, Gots contre Gépides, Gépides contre Burgundes, Saxons contre Francs ; au suivant, Burgundes contre Alamans , Alamans contre Francs, Gots contre Vandales. Il suffisait que deux nations germaines fussent voisines pour être ennemies ; et ces inimitiés se sont poursuivies jusqu’au delà des Alpes, du Rhône et des Pyrénées, «avec toute l’animosité, dit Grégoire de Tours, que les hommes de cette race ont toujours les uns contre les autres ».

Il n’existait aucune haine de races entre les Germains et la société romaine. Chez eux, le sol était pauvre et l’existence troublée. Dans l’Empire, ils savaient la terre fertile et les fruits du travail garantis par des institutions fixes. Ils y cherchèrent un asile ; ils aspirèrent à se faire une place dans une société riche et stable. Que demandaient les Cimbres et les Teutons eux-mêmes, lorsqu’ils vinrent se heurter sans le savoir contre les forces romaines, sur le Rhône ? des terres et du service. Ils offraient au consul Silanus leurs armes pour la guerre et leurs mains pour le travail. Sous Auguste, les Ubiens et les Sicambres firent dédition, se déclarèrent formellement sujets de Rome et entrèrent, à ce titre, dans les limites de l’Empire. Il en fut de même des Tongriens, établis par Auguste sur la Basse-Meuse, des Cattes, chassés par une guerre civile, qui demandèrent (Tacite) à faire partie de l’Empire ; les Mattiaques se placèrent dans les mêmes conditions d’obéissance. Tibère ramena de la Germanie quarante mille sujets dedititii, auxquels il assigna des demeures sur les bords du Rhin. Sous Néron, les Ansibares offrirent de se mettre sous la sujétion de Rome, si on leur permettait d’occuper quelques terres vacantes. Et cette sujétion n’était pas un vain mot. Les dedititii fournissaient des soldats, surtout des laboureurs. La culture manquait d’hommes. Il ne s’en présentait jamais assez. Non content d’accueillir ceux qui se proposaient spontanément, on profitait de chaque victoire pour en introduire le plus qu’on pouvait ; ce sont les grands succès de Marc-Aurèle qui ont rempli de colons barbares la Pannonie et l’Italie. C’est après les victoires de Claude II, en 270, qu’on vit affluer, sur les terres en friche, une foule de barbares prisonniers. C’est après les brillantes expéditions de Probus, 277, qu’on vit les champs de la Gaule labourés par des captifs germains. Vopiscus signale la joie qu’éprouvaient les populations à pouvoir dire : « Les barbares travaillent pour nous, pour nous ils sèment. » On se félicita de même, en 291, de voir des Francs « admis sous les lois de l’Empire, cultiver les champs des propriétaires trévires et nerviens » (Eumène). C’est alors aussi que « les pays de Beauvaia, d’Amiens, de Langres, rendus stériles par le manque de bras, reprirent une vigueur nouvelle par le travail du laboureur barbare»( Ibid.). Quelques années plus tard (296), les victoires de Constance Chlore forcèrent les Chamaves et les Frisons à labourer pour les Gaulois, et Eumène constate aussitôt une baisse du blé. Constantin transplanta des Francs en Gaule, et Julien cantonna dans le nord de la Gaule, comme laboureurs, les Saliens vaincus. De même. Théodose, vainqueur des Alamans, amena sur les rives du Pô une foule de captifs. Un article du code théodosien a réglé la condition de ces barbares, de ces colons innombrables, presque tous Germains, qui fournirent au servage, à ce servage de la glèbe aboli seulement en 1789, autant d’éléments que la population gallo-romaine.

Le service militaire n’a pas moins introduit de Germains dans l’Empire que l’agriculture. César en avait dans son armée, Auguste dans sa garde. Chaque légion comptait des cohortes de Bataves, d’Ubiens, de Frisons, de Caninéfates. On vit plus tard, à. côté des légions, sur les ailes (alœ)y des Alamans, des Francs, des Saxons, des Hérules, des Gots, des Vandales, jusqu’à des Alains et des Huns. La Germanie offrait plus de soldats que l’Empire n’en demandait, les solliciteurs affluaient aux frontières. En 370, Valentinien ayant appelé quelques milliers de Burgundes, il s’en présenta quatre-vingt mille. On jugea prudent de les renvoyer chez eux. Mais, en général, on ne voyait pas de danger à l’emploi de ces auxiliaires ; on ne prenait même pas la précaution de les disséminer. Ils formaient de petits corps spéciaux; sous le nom dé fédérés ou de lètes, c’était l’ancienne tribu, l’ancienne bande guerrière disciplinée. Et c’étaient des soldats braves et fidèles. Les exemples de défection furent extrêmement rares. Sans doute, comme leurs chefs promus aux plus hautes dignités, les Aspar, les Mellobaude, les Arbogast, les Stilicon, ils firent et défirent des empereurs, mais ils ne trahissaient pas l’Empire. Loin d’en ouvrir les portes à leurs compatriotes, ils ne manquèrent jamais au devoir de garder les frontières. « Les soldats germains défendirent l’Empire contre tous ceux qui l’attaquaient, et particulièrement contre les autres Germains » (Fustel).

Chaque troupe, le plus souvent homogène, commandée par un chef de sa nation parfois élu, gardait sa langue, ses coutumes, même sa religion, et recevait, en guise de solde, des terres qu’elle cultivait avec ses esclaves, ses femmes, ses enfants. C’était à la fois une garnison et une colonie létique. Les lètes, soldats et serviteurs, jouissaient de leurs champs sous la seule condition d’un service perpétuel. Hommes libres, mais considérés comme inférieurs aux derniers rangs de la plèbe, il leur était interdit de contracter mariage avec les indigènes.

Il y avait de ces lètes dans toutes les provinces, et notamment en Gaule : au Mans et en Auvergne des Suèves, à Poitiers des Taïfales qui s’y perpétuèrent, à Baïeux des Saxons (Otlinga saxonica) dont on suit la trace jusqu’à nos jours ; à Paris, à Poitiers, à Valence, des Sarmates qui ont laissé leur nom à plusieurs Sermaise ; à Arras des Bataves ; d’autres Germains à Reims, à Senlis ; enfin des Francs à Rennes, à Tournai et dans toute la région du Rhin. Ces renseignements authentiques sont consignés dans la Notitia dignitatum, sorte d’almanach officiel de l’an 400.

De tous ces faits il résulte qu’à la veille même de sa chute, l’Empire pouvait espérer l’absorption prochaine de toutes ces tribus dont les chefs, promus généraux romains, devenaient favoris et ministres des Césars. Quantité d’empereurs, pannoniens, dalmates, pouvaient à peine se réclamer d’une origine civilisée. Les deux mondes se rapprochaient, se mêlaient, et peu à peu, lentement, la lumière, très affaiblie, de l’ancien génie gréco-romain aurait pénétré sous les crânes épais, dans les cerveaux troubles et indigents de ces races de proie. Une partie des Wisigots s’était laissé convertir par un pieux Cappadocien, l’évêque Ulfilas, à l’arianisme, la moins sotte des hérésies chrétiennes. Bien faible progrès, si même on peut ainsi qualifier l’abandon de divinités tout au moins pittoresques et vivantes, mais signe pourtant d’une entente possible avec les moins farouches voisins du Danube et des Alpes : les Gots, les Burgundes. La traduction de quelques parties de la Bible par Ulfilas — Upsal en conserve les précieux débris (codex argenteus) — semblait promettre un commencement de culture. Enfin, si le développement de la puissance gotique5 était pour l’Empire une menace constante, elle opposait aussi une barrière au débordement des Slaves et des Huns. Les Wisigots, sous le commandement de l’illustre famille des Baltes (bald, baltique ?), dominaient dans la Dacie trajane, entre la Theiss (Pathissus) et le Dniester (Tyras) ; et, plus à l’est, de la Baltique au Pont-Euxin, du Tyras au Tanaïs, les Amales, chefs des Ostrogots, avaient fondé un vaste royaume que Jordanès égale à celui d’Alexandre. Longtemps, au IVè siècle, Ermanaric se maintint et s’étendit dans l’ancienne Scythie, rejetant à l’est les Alains, écartant au nord les monstres d’Asie, issus de démons et de sorcières , ces Huns noirs au nez plat que les beaux guerriers blonds clouaient sans remords aux arbres des chemins (374).

Mais une infiltration continue inondait peu à peu ces régions vagues, demi-désertes, beaucoup trop vastes pour les contingents ostrogots. Le brave vieux roi se débattit pendant quatre ans contre le flux obstiné des nomades ; il avait cent dix ans et il combattait encore ; il mourut sur le champ de bataille. Déjà tout son peuple, emporté par le torrent irrésistible, descendait avec les Huns vers les bouches du Danube. Les Wisigots refoulés, au nord vers les Karpathes, au sud vers le fleuve, furent pour la plupart contraints par la disette à chercher dans l’Empire un refuge, bientôt à y prendre les vivres qu’on ne leur donnait pas, à piller, à ravager tout autour deux6.

L’empereur Valens périt à Andrinople (378) en essayant de les arrêter ; et tout ce que put faire Théodose ce fut d’en prendre une partie à sa solde et de cantonner le reste dans la Dobrudja, qu’on nommait alors la Petite Scythie (390). Quant à la rive gauche du bas Danube, elle contenait à grand’peine les bandes vagabondes d’Antes, de Sclavins, d’Ostrogots, d’Alains, d’Akatzyres, de Huns enfin, qui de proche en proche forçaient les Langobards à pousser vers la Pannonie et le Norique les Ruges, les Turcilinges, les Scyres, tandis que le gros des Vandales chassait les Burgundions comme un coin entre les Alamans et les Suèves.

Toutes ces nations ne s’ébranlaient pas en masses profondes ; elles laissaient, nécessairement, sur le sol qu’elles avaient occupé durant plusieurs siècles, des retardataires destinés à se fondre dans les couches successivement apportées par les migrations orientales. Mais leurs armées en marche vers l’occident, peut-être un million d’hommes, n’en formaient pas moins une terrible, une irrésistible avalanche. Le monde romain, déjà tout disloqué par tant de chocs, tout énervé par le mysticisme antisocial du christianisme, tout dégoûté de l’Empire par l’iniquité croissante de l’impôt, ne pouvait opposer une résistance efficace aux cent pointes qui le trouaient de part en part. Çà et là quelques légions, quelques auxiliaires bien commandés coupaient un bras de l’hydre ; un Vandale, généralissime des Romains, Stilicon, secondé par soixante mille Huns, battait Alaric à Pollentia (403), écrasait à Fiesole une cohue énorme qui, descendant l’Adige sous la conduite d’un Ruge, le prètre-roi Radagaise (Rade-gast), avait pénétré jusqu’aux murs de Florence (405).

Mais le Rhin, bien que vaillamment défendu par les Ripuaires, une tribu franque romanisée, cédait l’année suivante7 sous le poids des Vandales affolés qui, suivis des Suèves, courent jusqu’au fond de l’Espagne, jusqu’en Afrique (429), sous l’effort des Alains, des Saxons, dont les bandes s’éparpillent sur le centre et l’ouest de la Gaule, tandis que les Burgundes, plus calmes, s’avancent seulement jusqu’au Rhône et se fixent dans la Franche-Comté, la Savoie et le Dauphiné8. Cependant Alaric, rentré en Italie (408), affamait, assiégeait Rome, faisait un fantoche empereur. Attale, plus ridicule et aussi lâche que le véritable Auguste, Honorius, jouait avec le grand nom des Césars, jadis si formidable, enfin se décidait, avec une sorte de crainte mêlée de convoitise, à bloquer, à prendre, à saccager la vieille capitale du monde ; puis, comme pris de folie, sans raison, sans but, il s’en allait au détroit de Messine ; — si une tempête ne lui eût barré la route, il aurait été se perdre en Sicile ; — puis il meurt, il gît dans le lit d’une petite rivière un moment détournée de son cours; il tombe. là et s’éteint comme une fusée étincelante et éphémère. Celui qui le remplace, Ataülf, se met au service du gouvernement qu’il vient de combattre ; ses bandes ont épuisé l’Italie et vont mourir de faim : il accepte un cantonnement sur la Garonne et la mission de chasser un César dissident9.

Parmi tous ces barbares, incapables de tout travail productif, aussi inconscients que les sauterelles dévorantes, les Wisigots semblent avoir été les moins sauvages — non les moins féroces et les moins violents ; mais soit qu’un peu d énervement chrétien les eût déjà gagnés, soit que les villes, les marchés, les vêtements, la vie réglée de la Macédoine, de la Grèce, provinces qu’Alaric put ravager à loisir en qualité de gouverneur, eussent effacé de leur mémoire les chariots de famille, les huttes grossières de la forêt, ils s’installèrent très volontiers dans les manoirs et les cités de la Gaule romaine, à Narbonne, à Toulouse, qui resta quatre-vingts ans leur capitale de ce côté des Pyrénées. Une fille de Théodose, prise à Rome par Alaric, Placidia, fut solennellement épousée par Ataülf, au milieu d’une fête bizarre où les tuniques, les toges, se mêlaient aux peaux de mouton des barbares, où l’empereur déchu Attale chantait sur sa lyre l’épithalame de la reine des Gots. Un de leurs rois, Euric, maître de l’Espagne, de l’Auvergne presque entière et du bassin méridional de la Loire, fit même rédiger en forme de lois quelques coutumes de son peuple mêlées à diverses prescriptions du code théodosien10.

Mais nous devançons l’ordre des temps. Les Vandales, qu’un général traître, le comte Boniface, attira en Afrique (429), ont dû surtout à la rapacité et à l’incomparable férocité de leur affreux héros Genséric l’exécrable renommée qui s’attache à leur nom. Comme les autres envahisseurs, ils devaient passer, sans laisser pour ainsi dire de traces, sauf le ravage et la ruine. Genséric régna sur la Méditerranée en bête de proie plutôt qu’en homme ; il ne vivait que pour le meurtre et la rapine, saccageant aussi bien la Numidie et la Byzacène, où il entendait établir son empire, que les Baléares, la Sardaigne ou la Sicile. Genséric se donna le plaisir (455) d’achever l’œuvre d’Alaric, de prendre Rome et de la piller à fond pendant quinze jours.

Le contingent suève qui avait été, avec des Vandales, des Alains, etc., emporté par le torrent jusqu’en Celtibérie11, ne profita guère du passage de Genséric en Afrique. Refoulé par les Wisigots, il alla s’éteindre, ou à peu près, dans l’angle des Asturies, entre le Minho et le golfe de Gascogne.

Les Germains du nord, Saxons et Francs, étaient restés en dehors de la grande invasion, qui les avait contenus et rejetés vers la mer et vers l’ouest. Les premiers, serrés contre les Cimbres, les Jutes, les Frisons, cherchèrent fortune sur les côtes, dans les îles ; deux pirates de leur nation, Hengist et Horsa, se trouvèrent ainsi appelés par les Logriens de la Tamise, contre les cruels maraudeurs pictes et scots (448). Les légions romaines venaient de quitter la Grande-Bretagne pour défendre ce qui restait de Gaule et d’Italie à l’Empire d’Occident12.

Les Francs occupaient en force la rive gauche du Rhin inférieur, la Basse-Meuse, l’Escaut, et atteignaient la Somme. Le bassin de la Seine appartenait encore aux Romains, et se rattachait par l’Auvergne à la Province et à la Ligurie. Un habile général, le patrice Aétius, établi à Arles, veillait sur ces derniers lambeaux des conquêtes de César, ménageant de son mieux les Wisigots et les Burgundes ; car ses ressources étaient des plus restreintes, et c’était seulement chez ses voisins qu’il pouvait recruter des auxiliaires.

Rien n’était tout à fait perdu ; et la civilisation, très amoindrie, aurait pu d’autant mieux se faire accepter des barbares demi-christianisés de la Garonne et du Doubs. Mais l’invasion d’Attila, bientôt suivie de l’effondrement de l’Empire, et, un peu plus tard, la préférence donnée par l’Église au Franc sauvage contre le Burgunde et le Got hérétique, enfoncèrent plus profondément l’Occident dans le chaos du moyen âge13.

Un homme s’était rencontré, dans l’inconsistante cohue des Huns mêlés d’Alains, d’Ostrogots, de Gépides et de Slaves, un homme d’insatiable ambition, de furieux orgueil, aussi rusé que vaillant, capable d’imposer l’unité à mille tribus éparses entre l’Obi et l’Elbe, de lancer jusqu’à l’Atlantique, aux Pyrénées, une masse écrasante de pillards et de guerriers sans merci. Cet homme, Athel, Attila, fils de Mundiok, après avoir humilié et exploité durant plus de quinze ans la faiblesse de Théodose II, empereur d’Orient, s’avisa de réclamer comme vassaux, ou plutôt comme esclaves fugitifs, les Gots d’Occident. Tel fut du moins le prétexte qu’il mit en avant pour envahir la Gaule. Trois multitudes barbares (Huns et Ostrogots, Gépides, Alains), culbutant et entraînant en partie Burgundes et Francs, couvrent en un clin d’œil et subjuguent l’est et le nord (450). Attila, qui s’est porté à Trêves, ramasse les deux ailes de cette avant-garde et fonce, à travers la Champagne, droit vers la Loire ; il assiège Orléans, il y entre, mais il est surpris par Aétius. Un puissant propriétaire auvergnat, Avitus, avait décidé les Wisigots à combattre sous les ordres du patrice. Attila recule, s’arrête, aux champs Catalauniques, dans un ancien camp romain, pense-t-on, accepte et perd une grande bataille, puis se retire en Germanie — c’est en Hunnie qu’il faut dire — avec un immense butin.

Cette journée célèbre où l’on vit les Ostrogots et les Gépides écrasés par leurs frères Wisigots, où Mérovig, chef d’une tribu franque, seconda bravement le général de l’Empire, ne faisait que rejeter sur l’Italie le flot dévastateur ; dès 452, Attila tourne les Alpes, emporte et détruit Aquilée, chasse les populations vers les Lagunes, où va s’élever Venise, remonte puis franchit le Pô, s’avance vers la Toscane ; par chance, les tributs que lui apporte et lui promet le pape Léon — envoyé en toute hâte — le séduisent, le détournent d’un but qui pouvait attendre, croyait-il. Il ne rentre dans son village royal de Jazbérény que pour y trouver une mort mystérieuse, probablement violente. Mais l’ébranlement qu’il a communiqué à toute la vallée du Danube a fait refluer sur la Pannonie, sur le Noriquc, tous les retardataires germains, Ruges, Scyres, Hérules, .serrés par les Gépides et les Ostrogots.

L’infiltration barbare gagne de plus en plus le corps agonisant de l’Empire et lui conserve même une apparence de vie en lui fournissant des armées, des chefs, des gardes, des ministres, le Suève Ricimer, le Burgunde Gondevald, le Pannonien Oreste (ancien secrétaire d’Attila), le soldat de fortune Odoacre. Enfin la Gaule presque entière, sauf le bassin de la Seine, échappe à l’autorité, même nominale, de Rome. Les Burgundes occupent Besançon, Vienne, Genève, Avignon. Les Wisigots, qui dominent d’Orléans à Cadix14, se sont enfin emparés de l’Auvergne (474). Les Francs grossissent dans la Belgique, surtout à Tournai, à Thérouanne, à Cambrai ; sans rompre encore avec les gouverneurs romains Ægidius, Syagrius, ils n’attendent que le caprice d’un chef de guerre. L’Armorique est livrée à elle-même. Les Saxons, en dépit des Bretons qui les avaient si sottement appelés, remontent lentement la Tamise, fondant de minuscules États, Kent, Sussex, Essex, Wessex, et, curieux phénomène, extirpant du sol tout vestige de race ou de langue celtique, au moins jusqu’à la Cornouaille et au pays de Galles. L’Afrique est aux Vandales pour un siècle. L’Italie est parcourue en tous sens par des contingents armés qui demandent le tiers des terres. Ottokar (Odoacre), homme positif, fait tuer son bienfaiteur Oreste, renvoie à Byzance les oripeaux impériaux et règne, se laissant appeler Roi des peuples, des nations, adulé, faute de mieux, par le Sénat de Rome, en somme défenseur de l’Italie contre de nouveaux occupants.

A peine l’Empire d’Occident a-t-il disparu, qu’un jeune chef de Francs saliens, Chlodovig, s’en va, cherchant aventure, avec cinq mille guerriers, passe la Somme, bat le dernier gouverneur romain Syagrius, et se voit bientôt maître de toute la Gaule du nord (481-490). Tout en distribuant à ses compagnons de nombreux morceaux de ce riche butin, sur lequel il a soin de prélever la part du lion : domaines du fisc, impôts réguliers et taxes arbitraires, il jette des regards de convoitise sur les terres, qu’il suppose riches, exploitées par les Wisigots et par les Burgundes ; il ne néglige pas non plus l’alliance des roitelets francs qui, moins hardis que lui, étaient restés dans leurs modestes cantonnements, à Tongres, à Thérouanne, exposés aux attaques inévitables des Thuringiens, des Souabes, des Alamans.

Dans le même temps, les Ostrogots, qui avaient repris sur le bas Danube la place et le rôle des Wisigots d’Alaric, furent adroitement détournés vers l’Italie par les Byzantins, dont ils ravageaient cruellement les provinces15. Ils avaient à leur tête (489) un jeune homme très avide, très persévérant, légèrement frotté de civilisation par un assez long séjour à Constantinople (en qualité d’otage), Théodoric, fils d’armes d’un empereur, consul et généralissime romain, toujours prêt à défendre ou à saccager l’Empire, mélange singulier de fourberie barbare et de capacités plus hautes. Vainqueur d’Odoacre sur l’Isonzo et à Vérone, longtemps assiégé dans Pavie, puis délivré par un secours très opportun de Wisigots, Théodoric passe plusieurs années à visiter les côtes méditerranéennes de l’Italie, la Sicile même, revient par Rome — sans rencontrer de résistance nulle part, — bloque Odoacre dans Ravenne, accepte de guerre lasse un traité de partage, assassine son rival dans un banquet de réconciliation, et règne trente ans avec sagesse et gloire, appuyé par le Sénat, adulé par les artistes et les écrivains — il ne savait, quant à lui, ni lire, ni écrire, — conseillé par d’honnêtes philosophes (Symmaque et Boëce), se posant en arbitre 4e paix entre les diverses nations germaniques. Théodoric est le seul, parmi les conquérants germains, qui ait eu l’idée d’un État, d’un gouvernement. Pour les autres, toute conquête fut considérée comme une proie, un butin, et rien de plus, qu’il fallait défendre et accroître envers et contre tous. Clovis et la plupart de ses successeurs n’ont pas autrement raisonné.

Lorsque les Francs, en très petit nombre, prirent possession des bassins de la Seine et de la Marne, ils trouvèrent les villes représentées par des évêques, depuis quelque cent ans investis d’une sorte de tutelle. Ces hommes de paix et de soumission aux plus forts ne furent pas mal accueillis du rusé barbare, auquel ils assuraient l’obéissance des Gallo-Romains orthodoxes, écrivant d’ailleurs et délibérant pour lui autant qu’il lui plaisait. Ils espéraient le pousser contre leurs intimes ennemis, les hérétiques, les Burgundes et les Gots ariens ; et le mariage de Clovis avec une catholique assura ce qu’ils appelaient le triomphe de la foi. Clothild, la reine des Francs, princesse burgunde, ne pouvait pardonner à son oncle, le roi Gondebaud, le meurtre de son père, fait pourtant bien insignifiant dans ce temps-là. Elle inspira d’autant plus aisément à Clovis des idées de vengeance que le pays burgunde passait pour riche et industrieux.

Une circonstance heureuse vint ajouter aux aiguillons de l’amour et de la rapacité l’ardeur fanatique d’un converti. Emportées par le mouvement qui poussait les Germains vers l’Occident, des bandes alamanniques, suèves, saxonnes, avaient franchi le Rhin et menaçaient le domaine des Francs. Clovis, assemblant ses confédérés, Ripuaires, Saliens, rois de Cambrai, de Tongres, courut au-devant des envahisseurs et leur livra bataille à Tolbiac (496). Le choc fut rude et la victoire balança. Les dieux des Francs semblaient abandonner leur peuple. Clovis invoqua le dieu de Clotilde et battit les Allemands. La reconnaissance le fit chrétien et chrétien orthodoxe. Les Burgundes en pâtirent. Gondebaud, harcelé, spolié, ne conserva qu’un débris de son royaume et une indépendance précaire. Puis vint le tour des Wisigots : Clovis, pas plus que les évêques — ses pères spirituels, — ne pouvait laisser à des hérétiques la plus riche moitié de la Gaule. Sans écouter les avis de Théodoric, son beau-frère, qui se considérait comme le chef et le protecteur de la nation des Gots, il passa la Loire, écrasa les Wisigots à Vouillé, les rejeta au sud de la Garonne et entra victorieux dans Toulouse et dans Bordeaux. Bien qu’arrêté devant Arles et battu par les Ostrogots, il demeura le maître incontesté de tout le bassin de la Loire. Sa renommée se répandit jusqu’à Byzance ; l’empereur grec Anastase crut devoir lui envoyer les ornements consulaires, et ce fut costumé en Romain que le roi des Francs s’installa à Paris, dans le palais des Thermes, marquant ainsi, sans le savoir, son entrée dans le monde latin, sa rupture avec le monde germanique. Non pas, évidemment, que Clovis cessât d’être un barbare complet, violent, rapace, rusé, plein d’inconscience morale et d’imprévoyance politique surtout — au point de partager entre ses quatre fils et de livrer aux hasards de discordes inévitables ce vaste empire qu’il aurait pu fonder ; — mais, par la force des choses, le lien déjà si faible de la nationalité était brisé désormais entre les Francs chrétiens, forcés par l’Église et leur intérêt d’apprendre le latin, la langue de leurs sujets, et ce qui restait des Teutons païens et indépendants au delà du Rhin. Même les Francs d’Austrasie, plus nombreux et mêlés à des populations plus rudes, Trévires, Nerviens, Bolgs, oublièrent, en de perpétuels combats contre les bandes frisonnes et saxonnes, leurs affinités originelles ; ce qui le prouve bien, c’est la résistance opposée au langage tudesque dans la région de Metz, de Luxembourg, de Liège ; c’est ce pays wallon, demeuré comme un coin entre le germain véritable, le haut-allemand, et le dialecte néerlandais.

Tandis que les Francs, exactement comme firent les anciens Celtes, mais en moins grand nombre, se superposaient aux populations gallo-romaines et s’y assimilaient en les exploitant, Bélisaire mettait fin aux brigandages des Vandales d’Afrique (533), Narsès aux dissensions des successeurs de Théodoric (568). C’en était fait des Ostrogots. Les Lombards16, qui leur ont succédé sans éclat, pendant deux siècles, n’ont guère laissé que le vague souvenir d’un sauvage buvant dans un crâne et la figure blême d’un roi regardant défiler sous les murs de sa capitale l’immense armée de Charlemagne (774). Les Ostrogots eurent du moins la gloire de figurer, à côté de leur chef Diétrich, dans la vaste épopée nationale des Nibelungen. Leurs frères, les Wisigots, ne leur survécurent cent cinquante ans que pour donner à l’Espagne le spectacle de folies furieuses, d’assassinats odieux et généralement d’une persistante incapacité administrative, heureusement palliée, quelquefois, par l’habileté et l’humanité — fort relatives — des évêques et des conciles qui, entre deux points de théologie, s’essayaient à calmer un frère qui venait de massacrer deux ou trois frères gênants, ou bien un père encore tout enivré du sang d’un fils.

Il est curieux, je le dis en passant, de voir l’Église déjà maîtresse de l’Espagne en ces âges misérables ; grâce à elle, le pays, les campagnes, les villes, commençaient à revivre et même à prospérer, lorsque l’invasion foudroyante des Musulmans étouffa d’un seul coup l’inconsistant royaume des Wisigots. Triste fin. Les Gots, avant les Teutons de l’Elbe et du Wéser, avant même les Francs, avaient manifesté quelques tendances vers la civilisation. Un de leurs chefs, Ataülf, s’était haussé jusqu’à l’idée d’une Romania éducatrice du monde barbare. Un autre, Théodoric, avait su refréner pendant trente ans sa férocité native et régner sur l’Italie en homme de tête et de sens. Ils parlaient une langue un peu moins éloignée des origines indo-européennes que le groupe allemand proprement dit, et qu’on peut appeler la plus ancienne forme cultivée du parler germanique.

L’idiome gotique, dont on a pu reconstituer la grammaire et le vocabulaire d’après des textes du IVè siècle (fragments de la Bible d’Ulfilas), s’éteignit vraisemblablement au IXè sans avoir laissé de traces distinctes dans la vaste étendue que la race des Gots avait traversée et occupée entre le Dniéper et le Guadalquivir. Mais la Gothic suédoise, la Norvège, le Jutland, les rivages de la Baltique et de la mer du Nord, ont conservé nombre de dialectes vivants encore, qui appartiennent à la même famille : le suédois, le danois, le norrois — c’est le groupe scandinave, — le hollandais, le flamand, le vieux saxon, l’anglo-saxon et le platt-deutsch de la Prusse maritime occidentale — c’est le groupe bas-allemand. Rejetons directs et autonomes du grand arbre germanique, au même titre que le tudesque ou haut-allemand (suève, bavarois, franc, burgunde, etc.), ces diverses langues forment une classe à part et nettement tranchée, tout comme les nations qui les parlent. Il est facile et même nécessaire de les rapprocher de l’allemand ; mais il ne faut jamais dire qu’elles en procèdent ou qu’elles en dérivent. Elles en ont, d’ailleurs, été progressivement éloignées par les vicissitudes de l’histoire.

Pendant que les Teutons, étouffés entre les Francs et les Slaves, luttaient obscurément pour la vie dans les vallées de l’Isar, du Main et du Wéser, où le Gallo-Franc Charlemagne, ce prétendu empereur allemand, viendra les civiliser par le fer et par la flamme, les Scandinaves et les tribus maritimes couraient librement les aventures lointaines, semant sur les côtes et les rivages des fleuves le meurtre, le pillage et l’incendie.

Nous avons signalé déjà l’aventure de ces frères, Hengist et Horsa, deux pirates des bouches de l’Elbe, appelés en 449 par le chef breton Wortigern, dans le comté de Kent, pour réprimer les incursions des Pictes et des Scots ; ils amenèrent au sud-est de la Grande-Bretagne des bandes d’abord très peu nombreuses, qui ne tardèrent pas à s’installer dans le pays de Kent17. Il fallut plus de cinquante ans à ces Saxons pour conquérir le pays jusqu’aux montagnes de la Cambrie et pour approcher l’Humber ; mais leur occupation fut si solide, si complète, que le parler celto-latin s éteignit absolument et que la population bretonne émigra en Armorique. Un siècle après les Saxons (557), des Angles du Jutland, Ida et ses douze fils, abordèrent et s’établirent au nord de l’Humber, fermant l’Angleterre aux Pictes. Des deux dialectes, très apparentés, naquit la langue anglo-saxonne, à peine altérée par un certain nombre de mots et formes Scandinaves ; car les Jutes, les Danois, les Northmen, ces Vikings et rois de mer si hardis et si fameux, qui, dès 470, remontaient le Wéser et l’Ems, que Thierry, fils de Clovis, chassait d’Austrasie, et que Charlemagne voyait avec tant de chagrin aux bouches de l’Escaut, de la Seine, de la Loire, ne cessèrent de harceler l’Angleterre et plusieurs fois la conquirent, y régnèrent, mais sans s’y acclimater comme ils firent dans notre Normandie. Mais nous ne pouvons qu’entrevoir les origines si singulières, si variées, de la nation anglaise, ces mélanges ethniques et intellectuels d’où sont sortis un peuple et un idiome si originaux et si puissants.

Je retourne au continent, je cherche la Germanie. Vide encore. Les Lombards, qui ont profité de l’affaiblissement des Huns pour suivre les Hérules, ont passé en Pannonie sur le ventre des Gépides et ont renversé, en 568, la monarchie ostrogote18. Ils n’ont pas plutôt passé les Alpes, que les Avars, successeurs des Huns, viennent des régions caspiennes se ruer, à gauche, sur l’Empire d’Orient19, et, droit devant eux, sur le Rhin. Un Théodebert quelconque les arrête en pleine Austrasie. Ces Avars reculent quelque peu et font de la Hongrie, vers le grand coude septentrional du Danube, le centre, le camp retranché où ils accumulent leurs rapines, assez de métaux précieux pour que la mise en circulation de leur trésor, quand Pépin, fils de Charlemagne, réussit à enlever leur capitale, ait fait baisser les monnaies de vingt fois leur valeur.

1Voir la carte 3.

2Voir la carte 6.

3Voir la carte 5.

4Voir les cartes 7 et 8.

5Voir la carte 5.

6Voir la carte 6.

7Voir la carte 7.

8Voir la carte 8.

9Voir la carte 11.

10Voir la carte 9.

11Voir la carte 7.

12Voir la carte 14.

13Voir la carte 10.

14Voir la carte 11.

15Voir la carte 12.

16Voir la carte 13.

17Voir la carte 14.

18Voir la carte 13.

19Voir la carte 15.

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30 avril 2012 - Posted by | lecture | , , , ,

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