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La mythologie épique germanique

Chapitre V du livre Germains et Slaves, origines et croyances, de André Lefèvre, 1903.  Lien vers la table des matières.

§ 1. Le héros et le monstre. — Le trésor caché, prix de la victoire. — Le poème anglo-saxon de Beowulf. — Le comte Beowulf, guerrier angle, vassal d’un roi danois, Hrothgar, abat le géant Grendel, poursuit dans l’abîme et combat corps a corps la terrible femme de mer. — Il règne cinquante ans sur les Angles.— Apprenant qu’un dragon, gardien d’un trésor, désolait le pays, il pénètre dans la caverne embrasée par l’haleine du monstre, triomphe après une lutte désespérée, découvre et donne a son peuple les richesses immenses accumulées dans le gouffre et meurt de ses blessures empoisonnées.

Le mythe des Titans avait été et était resté commun à toutes les tribus d’origine germanique, ainsi, d ailleurs, qu’aux autres branches issues du tronc indo-européen. Mais, tandis que des Scandinaves isolés du monde, perdus sur les rivages d’une île de glace et de feu, avaient pu le conserver sans altérations notables, les agitations de l’Europe continentale en avaient obscurci le sens et diminué la portée. Aux yeux de Saemund et de Snorri, il apparaît dans sa grandeur ; il se déploie en son cadre naturel ; c’est le grand drame de l’univers qui met aux prises les forces violentes du chaos et les dieux créateurs de l’ordre. Nous allons le voir descendre de la cosmogonie dans l’épopée. Les dieux anciens se sont effacés devant la triade chrétienne, qui continue à sa façon la lutte engagée contre les puissances infernales ; ils ont passé la main et légué leur épée aux héros. C’est précisément ce qui s’est vu en Grèce, lorsque l’avènement de Zeus a réduit les Héraklès, les Persée, les Bellérophon à la condition de demi-dieux et d’hommes surhumains. De là, tant d’épisodes précieux, variantes fragmentaires du grand duel. Le dieu et le Titan vont être remplacés, suppléés par le héros et le monstre. Cette lutte reste le fond mythique du Beowulf des Nibelungen.

Le poème anglo-saxon de Beowulf nous fournit deux exemples remarquables de cette transformation. Quelques mots, d’abord, sur ce monument des vieux âges. On en possède un manuscrit du Xé siècle ; mais il appartient à une époque antérieure, où la conquête de l’Angleterre par l’élément germanique n’était pas achevée encore, au VIIIè ou même au VIIè siècle, lorsque des expéditions parties du Danemark et de la Norvège allaient tous les ans renforcer et troubler le contingent des Jutes et des Angles. La première invasion de ces derniers avait eu lieu en 547, sous un chef nommé Idda, qui avait douze fils ; mais ils occupaient encore, en force, le sud du Jutland, le Sleswig, le Holstein et le coude qui joint le Danemark à la Frise — l’ancienne Saxe maritime. Dans ce temps-là, ou avant — mais le poème ne peut être plus ancien parce que l’auteur est christianisé — dans ce temps-là, un des chefs de ces Angles continentaux était le comte Beowulf, vaillant et loyal guerrier, qui reconnaissait la suzeraineté d’un roi danois.

Ce roi, Hrothgar, avait donné jadis, dans son Valhalla — car il rappelle Odin, — un somptueux banquet à ses braves, décorés par lui de bracelets d’or. Un Scalde avait chanté l’origine des choses, la révolte des démons, la mort d’Abel, le crime de Caïn, père des Iötes, des Alfes, des Orkes et de tous les êtres méchants qui persécutent la race humaine. Or, cette nuit même, le démon Grendel, géant doué d’un pouvoir magique, avait tué dans leur sommeil trente des plus nobles guerriers danois. Et depuis douze hivers le roi gémissait sur ce meurtre impuni, quand le navire de Beowulf, voguant sur les eaux comme un cygne qui glisse au milieu des écueils, apparaît sur la côte. Le jeune comte, qui cherchait aventure avec ses guerriers, se présente comme vengeur du roi. « On me dit que le géant Grendel ne redoute aucune arme humaine. Peu m’importe ! Je saisis mon glaive, mon large bouclier, ma luisante cuirasse. Sans crainte, j’attaquerai le monstre. Si la mort m’attend, enlève-moi du carnage et célèbre sans larmes le repas des funérailles. Voyageur solitaire, qu’une fleur marque ma tombe. Et que nul ne s’afflige de mon pèlerinage. » Il n’est pas novice ; tant de fois il a « ramé sur la mer, pendant que la fureur de l’hiver bouillonnait sur les vagues de l’abîme ; les monstres des eaux, les ennemis bigarrés, le tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de l’océan a connu sa force. Il a tué neuf Nicors ». Et maintenant le voici qui vient, à travers les flots, secourir le vieux roi Hrothgar.

La bière coule, l’hydromel appesantit les convives ; les guerriers dorment couchés sur la terre dans la salle du festin. Grendel vient dans les brouillards de la nuit, arrache la porte et, saisissant un dormeur à l’improviste, « l’avale par morceaux coup sur coup ». Beowulf à son tour l’a saisi, « se levant sur son coude. La salle royale tonnait. La bière était répandue ; alors ce fut une grande merveille que la salle à boire pût résister aux deux taureaux de la guerre, une terreur affreuse pour tous ceux qui, du mur, entendirent l’ogre des repaires chanter son chant lugubre, son chant de défaite. Une grande blessure ouvrait l’épaule du maudit. Les muscles étaient arrachés, les os avaient craqué ; la victoire dans la bataille était pour Beowulf. Grendel, atteint à mort, laissant sur la terre sa main, son bras et son épaule, s’enfuit dans ses marécages ; et, dans le lac des Nicors, la vague enflée de sang bouillonnait ; la source impure était bouleversée, toute chaude de poison, et les caillots de sang montaient à la surface ».

Restait un monstre femelle, la mère de Grendel, qui habitait avec lui les froids courants et la terreur des eaux, qui vint la nuit et, parmi les épées nues, arracha encore et dévora le meilleur ami du roi. Beowulf la poursuit dans sa bauge, endroit désert, refuge des loups, où un torrent des montagnes, se précipitant sous l’obscurité des collines, faisait un flux sous la terre. Les bois, se tenant par leurs racines, allongeaient leur ombre au-dessus de l’eau. La nuit on y voyait un prodige, des feux sur les vagues. D’étranges dragons, des serpents y nageaient, et par moment le cor y sonnait un chant de mort. Beowulf se lança dans le gouffre, il descendit au milieu des monstres qui heurtaient sa cotte de mailles, jusqu’à l’exécrable homicide, qui,l’empoignant dans ses griffes, le traîna dans son antre. Et là, sous un pâle rayon, il vit face à face la louve de l’abîme, la puissante femme de mer. Assaut terrible, chant de l’épée. Il tordait la géante, il l’abattait sous lui sans pouvoir entamer sa peau rude. Tous deux roulaient ainsi, lorsque Beowulf aperçut près de lui une forte lame gigantesque, œuvre des géants, constellée de runes magiques, fortunée dans la victoire. Aussitôt dans sa main, le glaive tournoie (c’est Miöllnir), frappe furieusement le col, rompt les anneaux de l’échine et ressort sanglant de la chair maudite. Et la lumière entra (comme dans l’antre de Cacus). « Il y avait dans la salle une clarté comme lorsque, du ciel, luit doucement la lampe du firmament. » Alors le vainqueur, à côté de l’ogresse morte, aperçut le cadavre de Grendel. Quatre de ses compagnons, soulevant à grand’peine la tête monstrueuse, la portèrent par les cheveux jusqu’à la maison du roi.

C’est là, dit Taine, sa première œuvre ; le reste de sa vie est pareil. Lorsqu’il eut régné cinquante ans sur les Angles, son dévouement envers son peuple l’engagea dans une dernière et fatale aventure. Un dragon de feu, gardien d’un trésor, portait au loin la désolation. Beowulf se fait fabriquer un bouclier de fer, car un écu de tilleul résisterait mal aux flammes ; il endosse sa chemise d’acier, coiffe son casque menaçant, et gagne, avec son jeune écuyer Wiglaf, le pied d’une roche d’où, s’échappait un fleuve de feu. Nul ne pouvait entrer sous la voûte de pierre, nul ne pouvait s’approcher du trésor sans traverser ces flammes, que vomissait le dragon couché dans la caverne. Alors le roi des Angles poussa du fond de sa poitrine un audacieux défi. Il était irrité, le héros au cœur fort ; sa voix retentissante pénétra sous la pierre blanche. Le gardien du trésor en frémit. La terre trembla ; le champion se tenait devant le seuil, opposant le bouclier à son farouche adversaire ; il lève l’épée antique, héritage de vaillants aïeux ; il étend le bras, ce chef des Angles ; il frappe, il frappe encore. Mais le tranchant s’émoussait sur les noires écailles. Étreint par le monstre, enveloppé des tourbillons humides et des feux dévorants épanchés par une gueule intarissable, le héros doute de la victoire. « L’instant vint, dit le poète, où cet illustre fils des rois eût volontiers changé de lieu ; il aurait voulu, de toute son âme, se trouver dans les murs de sa ville. » Alors Wiglaf inquiet accourut à travers la fumée, « sachant bien que ce n’était pas la vieille coutume d’abandonner son parent, son prince, de le laisser tomber dans la bataille ». Il était temps, car le « ver » furieux (c’est le lumçon de notre Flandre), « l’ignoble étranger perfide, tout bigarré de vagues de feu, ensanglantait dans le cou du roi ses griffes empoisonnées ». La vue de son « fidèle » ranime Beowulf et, rassemblant ses forces expirantes, le vieux roi éventre de son couteau de guerre le terrible ennemi des hommes. Mais ses blessures s’enflamment, le poison gagne ses veines ; il sent venir la mort et l’attend sans peur. « Maintenant, dit-il, va tout de suite, cher Wiglaf, va voir le trésor, sous la pierre grise. » Et Wiglaf, pénétrant dans « l’éternelle caverne », vit les coupes d’or où s’étaient abreuvés les hommes d’autrefois ; il vit des casques nombreux couverts de rouille, et beaucoup de bracelets travaillés avec art ; un trésor qui dépassait facilement toutes les richesses enfouies sous la terre ; et aussi des gnes d’or sculptés sur la voûte, des signes merveilleux tracés par un art magique, d’où émanait assez de lumière pour que le héros pût embrasser des yeux sa vengeance accomplie. Beowulf parla une dernière fois : « Ce monceau de trésors, je l’ai acheté, vieux que je suis, par ma mort. Il pourra servir dans les besoins de mon peuple. Je me réjouis d’avoir pu, avant de mourir, acquérir un tel trésor pour mon peuple. Ordonnez qu’après avoir éteint mon bûcher flamboyant, on m’élève sur le promontoire un tertre immense qui me serve de monument chez ma nation, en sorte que les navigateurs qui sillonneront au loin les flots brumeux, nomment, en l’apercevant, le tombeau de Beowulf ! » Ce dernier trait, vraiment homérique, ne rappelle-t-il pas les tumulus légendaires d’Achille et d’Ajax? Et ce bûcher d’Héraklès mourant, et cette caverne « éternelle » de la nuit, de la mort, toute pleine de l’or gardé par le dragon du couchant. Que de réminiscences de la donnée antique ! Le dernier épisode de Beowulf en réunit les trois éléments : combat du héros et du monstre, conquête du trésor, victoire et mort du héros. Le second, si prépondérant dans les hymnes védiques, prise des villes maudites, délivrance des vaches et des captives, etc., ingénieusement varié dans les légendes grecques : pommes des Hespérides, toison d’or, bœufs de Géryon, Andromède, etc., était à peine représenté dans la mythologie scandinave. Il est ici indiqué, comme par hasard, mais nettement; et désormais, dans les autres épopées germaniques, il ne sera pas oublié. C’est, en effet, la conquête, la perte, la recherche du trésor qui communique une sorte d’unité aux chants d’origine diverse confondus dans les Nibelungen.

Le célèbre épisode qui ouvre ce grand poème, plus varié sans doute, plus vaste en son cadre que le Beowulf, mais moins beau d’expression et d’une bien moindre élévation morale, l’épisode de Sîfrît et de Brunhild, est une nouvelle version, et très originale, de la légende qui vient de nous occuper. Il se présente comme une transition des régions mythiques aux terrains déjà plus solides de l’histoire traditionnelle et fabuleuse.

§ 2. Les Nibelungen dans l’Edda de Saemund. — Sigurd et le dragon Fafnir. — Dans le trésor amassé par Loki, Sigurd trouve le casqne d’Ægir, qui rend Invisible. — Caractère mythique de la Walküre Brunhild ou Sigurfrida, endormie par Odin. — Funérailles des deux amants, qui, de leurs bûchers, s’envolent à la vie éternelle.

Les deux épisodes que nous avons empruntés au poème de Beowulf nous ont fait saisir le passage du mythe à la légende. Nous avons vu le dieu lumineux perdre entièrement son caractère cosmique et se transformer en vaillant guerrier ; le monstre est resté plus près de la donnée ancienne ; il a pour demeure, sinon l’abîme souterrain ou la nuit ténébreuse, du moins une caverne où la fureur des eaux lutte avec la phosphorescence des flammes, où habitent d’étranges serpents et des goules meurtrières. Le prix du combat ne consiste plus en bœufs conquis, en princesses délivrées ; mais en coupes d’or, en bracelets, en talismans ; c’est le fameux trésor qui, tout au fond, représente le ciel rasséréné, le retour de la lumière qui pénètre dans la caverne après la victoire du héros, l’or du soleil, enfin, toutes choses qui avaient cessé, depuis bien longtemps, d’intéresser le pirate scandinave ou le farouche aventurier saxon. L’or exerçait une séduction toute particulière sur ces barbares, et cela dès le temps où, sous le nom de Budins, les hommes aux cheveux rutilants habitaient dans le voisinage de l’Oural, où, sur les bords du Dniéper, d’autres Indo-Européens probables, les Scythes royaux, adoraient certains objets d’or, qu’ils disaient tombés du ciel. C’est ainsi que l’or, le métal, se substitua aisément dans les fables tudesques au trésor métaphorique des rayons solaires. La toison dor de Phryxus, les pommes des Hespérides, montrent assez que ces transpositions n’étaient pas étrangères au génie plus affiné des Hellènes.

C’est ce trésor — gardé le plus souvent par un démon de la nuit — qui va échoir à Sigurd, après la mort de Fafnir et du traître Reginn, et qui rattache — d’assez loin, il est vrai — le poème souabe des Nibelungen au cycle plus ancien dont Saemund a réuni les fragments dans la première Edda. Tous ces morceaux si mal reliés, ce qui semble en déceler l’origine antique, ont subi cependant de fortes retouches et se prêtent mal à une analyse rationnelle. Presque toujours l’essentiel y manque ; et les accessoires, banalités morales fort saugrenues, traditions historiques vagues et fausses, s’y développent avec une irritante surabondance. En écartant, toutefois, ces scories, nous retrouverons le fil d’une histoire qui, sous sa forme première, a pu être tour à tour grandiose et charmante.

Sigurd, jeune prince, beau et vaillant, de race divine, avait quitté ses parents pour courir le monde, cherchant, eût dit le souriceau de La Fontaine, cherchant à se donner carrière ; comme Télémaque de Nestor en Ménélas, Sigurd allait de cour en cour, chez les roitelets, ses voisins, luttant avec les braves et demandant conseil aux sages. L’un de ceux-ci, doué, à l’ordinaire, d’un fort instinct prophétique, annonce au petit-fils d’Odin de brillantes et courtes destinées, des triomphes glorieux, de périlleuses amours, des trahisons, une mort suivie d’effroyables catastrophes. Il n’est pas d’Achilles que puissent arrêter de pareils présages. Continuant sa marche, il rencontre un nain très rusé, très savant, Reginn, qui lui révèle l’existence d’un trésor, jadis ravi par Loki, possédé aujourd’hui par le dragon Fafnir.

Ce début, qui serait si simple, est gâté par une foule de divagations. Tantôt Sigurd est considéré comme ayant à venger la mort de son père. Tantôt c’est Reginn dont le père a été assassiné par Fafnir. Fafnir est son frère, et il veut faire tuer Fafnir pour jouir seul du trésor, car il médite aussi la mort de Sigurd. Mais passons. Sigurd, posté dans un trou (sans doute le soleil enveloppé d’un nuage), attend Fafnir qui rampe vers la rivière. Fafnir, en glissant de dessus son trésor, passa sur la tète du héros ; celui-ci, d’un coup d’épée, lui perça le cœur. Plus heureux que Thor, il avait évité le venin que vomissait le monstre. Mais Fafnir, avant d’expirer, l’avertit que l’or qui sonne, l’or rouge et étincelant sera son meurtrier ; il lui raconte, par avance, la grande bataille du crépuscule, la chute du pont Bæfrost ; cette allusion, très superflue, au crépuscule des dieux, est, je crois, significative. Sigurd, professant que « tout homme veut posséder de l’or jusqu’à son dernier jour », suit les traces de Fafnir, découvre le repaire et s’empare de richesses incalculables, y compris le casque d’Ægir (le dieu des mers). Averti par des hirondelles qui passent et qui figurent sans doute ses propres pensées, il coupe la tête à Reginn, fait rôtir le cœur de Fafnir et le mange arrosé du sang des deux frères (sans cesser d’être le plus vaillant et le plus généreux des héros). Il y a là quelque souvenir des anciennes coutumes. Les primitifs mangeaient le cœur ou l’œil de leur ennemi pour s’incorporer son âme, sa force ou sa puissance. En effet, le sang magique de Fafnir n’eut pas plutôt mouillé sa langue que Sigurd entendit et comprit la voix des bêtes et le chant des oiseaux.

« Sur la haute montagne de Hind, chantent les hirondelles, est une salle environnée de flammes ; des hommes habiles l’ont bâtie avec de l’or. — Sur la montagne dort une femme habituée à la guerre ; le feu joue au-dessus de sa tête. Odin a piqué autrefois dans le manteau de la vierge l’épine du sommeil. Tous les héros voudraient pouvoir arrêter leur choix sur elle. — Jeune guerrier, tu verras le visage de cette jeune fille, qui chevauchait un aigle au sortir des batailles. Mais tu ne pourras troubler le repos de Sigurfrida avant que les Nornes l’aient ordonné. »

Sigurfrida « l’amour de Sigurd », c’est Brunhild la Walkyrie qui, pour avoir tué un roi auquel Odin avait promis la victoire, a été endormie par le roi des dieux et condamnée à épouser un mortel. Civilisée par notre Perrault, la déesse scandinave, qui lui était d’ailleurs parfaitement inconnue, est devenue la Belle au Bois dormant, mère du petit prince Jour et de la petite princesse Aurore ; le fuseau qui la blesse n’est autre que l’épine magique du sommeil. Cette concordance tout à fait imprévue entre le joli conte français et l’incohérente légende de l’Edda nous révèle en Brunhild, en Sigurfrida, une Aurore éveillée par le Soleil levant.

« Sigurd vit sur la montagne une grande lumière, et la flamme s’élevait vers le ciel. En s’approchant, il découvrit un château-fort au centre duquel flottait une bannière, et, sur un lit, un guerrier qui dormait couvert de toutes ses armes. Il lui enleva son casque et s’aperçut que c’était une femme. La cotte de mailles paraissait adhérente à la peau tant elle tenait au corps ; il la fendit du haut en bas avec l’épée Gram, et il l’ôta. La femme alors ouvrit les yeux, s’assit et, regardant Sigurd : « Qui a coupé ma cotte de mailles ? Qui a troublé mon sommeil ? Qui m’a ôté ces chaînes bleues ? » Le héros répondit : « Le fils de Sigmund vient de déchirer ce sombre vêtement ; ce glaive appartient à Sigurd. » Elle prit une corne pleine d’hydromel et lui offrit la boisson de mémoire (ou plutôt d’immortalité), et elle chanta: « J’ai dormi longtemps, bien longtemps. C’est Odin qui m’empêchait de rompre les runes du sommeil. Honneur au Jour, honneur à son fils ! Honneur à la Nuit, à sa fille ! Regardez-nous avec des yeux cléments et donnez la victoire à ceux qui sont assis en ce lieu . — Honneur aux Ases ! Honneur à la Terre, qui nourrit toutes les créatures ! Je t’apporterai un breuvage, chef des cottes de mailles ! Un breuvage mélangé de puissance divine, de chants et de baumes, de joyeux poèmes et des runes de la gaieté. Pour. être vainqueur, il faut connaître les runes de la victoire et les graver sur l’épée, les unes sur la lame, les autres sur la poignée, et prononcer deux fois le nom de Tyr» (Tyr est, nous le savons, Dyaus, le ciel lumineux, devenu le dieu de la guerre, le Mars germanique). La déesse continue ainsi à instruire Sigurd de tous les secrets de la science runique et termine par quelques maximes assez sages, mais fort superflues ici, sur la loyauté, le serment et la conduite qui sied à un vaillant dans toutes les circonstances de la vie. « Tant que je vivrai, dit Sigurd, je conserverai les avis que ton amour me donne… Il n’est pas d’homme plus savant que toi… Tu m’appartiendras, je le jure, car tu es suivant mon esprit. » — Elle répondit : « Je te préfère à tous les hommes. » Et ils confirmèrent ceci par des serments.

Ils se séparèrent, toutefois. Ne faut-il pas que l’astre poursuive sa course ? Ne faut-il pas que le héros achève sa carrière ? Comment Sigurd oublia Brunhild pour une autre femme — sans doute la lumière éclatante du jour ; — comment, par ruse et par force, il la contraignit d’épouser Gunnar ou Gunther le Burgunde ou le Niflung ; comment la princesse trahie le fit tuer par Högni ou par Gottholm, c’est ce que nous dira tout au long l’épopée allemande. L’Edda le raconte déjà sans doute ; mais nous considérons comme une addition postérieure ces incidents qui sont devenus le fonds, le sujet principal des Nibelungen, où l’élément mythique ne tient plus aucune place.

Nous avons vu dans le meurtre du dragon Fafnir et du perfide Reginn, dans la conquête du trésor, une réduction de la grande lutte entre les Ases et les puissances des ténèbres ; dans la délivrance de Brunhild, la rencontre amoureuse, tant de fois racontée, de l’Aurore et du Soleil. Maintenant le jour est passé, le soir tombe. Le héros lumineux, blessé mortellement par les fils de la Nuit, par l’épine de la mort (hagene), gît abattu aux bords des eaux où le trésor va s’engloutir. Et Brunhild, l’aurore crépusculaire, veut mourir avec l’époux oublieux qu’elle a suivi d’un œil jaloux dans sa course éclatante.

« Le malheur est accompli. Laissez-moi exprimer ma douleur!… Le chef assis sur les épaules de Granne (le cheval de Sig-urd), le chef couvert d’or, m’avait donné sa foi. Je trouvais plaisir aux joyaux et aux anneaux rouges que devait me donner le fils de Sigmund… Je ne voulais point l’or d’un autre homme ; je voulais en aimer un seul et pas davantage. La vierge dont la poitrine était vêtue d’or n’avait point un esprit léger. — Quand mon voyage vers la mort sera accompli, l’heure de la vengeance sonnera… Élevez, dans les champs, un bûcher assez vaste pour recevoir tous ceux qui sont morts avec Sigurd. Environnez le bûcher de tentes, de boucliers, de riches bannières et d’un grand nombre de guerriers. Et qu’on me brûle à côté du héros. Brûlez avec moi mes serviteurs parés d’or, deux à la tête, et deux aux pieds. Alors les portes éblouissantes d’or ne tomberont pas sur les talons du guerrier quand ma suite l’accompagnera. Ce voyage ne paraîtra pas misérable. Car le héros sera suivi par cinq femmes de service et par huit serviteurs de bonne race ! J’ai beaucoup parlé, j’en dirais plus si le glaive m’en laissait le temps. La voix faiblit, la blessure enfle. J’ai dit la vérité. Je devais finir ainsi. »

Après la mort de Brunhild, on éleva deux bûchers : l’un pour Sigurd, il brûla le premier. Brunhild fut consumée ensuite. Lorsqu’elle se rendit chez Hel, Brunhild était sur un char, couverte du drap divin. On dit qu’en suivant la route de l’abîme, elle passa devant une maison habitée par la géante Gygur. « Tu ne traverseras point, lui cria celle-ci, les terres de mes habitations appuyées aux rochers. Tu ferais mieux de tisser que de courir après le mari d’une autre… Comment se fait-il que la fille voluptueuse de Valland vienne dans mes demeures ? Femme parée avec de l’or, tu as noyé tes mains dans le sang humain. — Trêve d’injures. Si nos destinées étaient connues, je serais peut-être la moins criminelle de nous deux. Je te dirai, de ce char léger, que tu es fort ignorante des moyens employés pour me priver de l’amour de Sigurd et rompre les serments qui nous avaient unis. Tous ceux qui me connaissent dans Hlym m’appellent Hildur au Casque (Hilda, Keltis, déesse de la guerre). Je m’attirai la colère d’Odin. Il m’enferma dans le bosquet aux arbres élevés (nouveau trait qui rappelle la forêt de la Belle au Bois dormant). Des cercles cercles rouges et blancs me lièrent. Les chaînes du sommeil ne devaient être rompues que par un homme inaccessible à la peur. Odin alluma autour de ma salle la haute flamme qui dévaste les bois. Puis il invita le guerrier dispensateur de l’or, le guerrier qui devait m’apporter la couche de Fafnir, à traverser la flamme sur le bon cheval Granne… Et maintenant, nous allons, Sigurd et moi, jouir ensemble de la vie éternelle. Arrière, maudite ! »

§ 3. Les Nibelungen souabes (XIIè siècle) laissent de côté, sans les ignorer, les aventures mythiques de Sigurd (Sigfrid) et de Brunhild. C’est une épopée franco-burgonde dans laquelle viennent se fondre des souvenirs historiques des Vè et Viè siècles, étrangement défigurés. Sifrit et Crimhild. – Gunther et Brunhild. — Meurtre de Sifrit. — Crimhild épouse Attila, Etzel, empereur des Germains, ami et protecteur de Dietrich de Bern (Théodoric de Vérone). — Elle attire a sa cour les princes burgundes assassins de Sifrit. — Épouvantables tueries. — Mélange curieux d’inconscience morale et de sentiments dits chevaleresques. — Vue d’ensemble.

Telle devait être, vers le VIIIè siècle, l’histoire de Sigurd et Sigurfrida, ou Brunhild, histoire sans doute populaire sur les deux rives de la Baltique et de la mer du Nord, lorsque des traditions confuses, émanées de tribus rivales établies sur les bords du Rhin, vinrent se superposer à la fiction primitive, si transparente, et en altérer profondément le sens. Ces souvenirs défigurés d’événements encore assez récents avaient pénétré en Norvège avant le IXè siècle, puisque les vassaux fugitifs de Harald les emportèrent en Islande et jusqu’au Groenland, et que les noms de Atle (Attila), Thieudrik (Théodoric), Gunnar (Gunther), Högni (Hagen), etc., Krimhild, Gudrun, figurent déjà dans l’Edda de Saemund. On peut croire, avec raison, que le sujet et la forme des Nibelungen ont été maintes fois remaniés avant d’être accommodés, vers la fin du XIIè siècle, par Henri d’Ofterdingen (pense-t-on), au goût et aux mœurs de la Souabe chevaleresque et de la fastueuse cour des Hohenstaufen. Les personnages qui s’agitent dans ce cadre riche et sanglant ne ressemblent guère plus à leurs modèles réels que les guerriers de la Chanson de Roland aux soldats de Charlemagne. Mais ces altérations sont les conditions mêmes de l’Épopée.

Deux groupes germaniques ont fourni les éléments du poème : les Austrasiens, riverains du Rhin inférieur, et les Burgundes, établis, vers 400, entre le Rhin et le Rhône. J’ai dit Austrasiens, sans ajouter Francs, parce que, de parti pris sans doute, le poète allemand ne fait aucune mention des peuples, même germaniques, établis en Gaule. Et cependant tous les érudits s’accordent sur ce point que le Frankenland, le pays des Francs saliens septentrionaux, est le lieu d’origine, la patrie des rois Sigmund et Sigfrid ou Sîfrît. Le nain Reginn avait rencontré Sigurd à la cour de Hialprak, Chilpéric. Santen, sur le Rhin, était leur capitale ; les Nibelungen, gens des brumes, des ténèbres, sont d’abord des gens du nord, gardiens d’un trésor dont Sigfrid se rend maître après avoir vaincu et soumis les rois Nibelung et Schilbung. Nous avons dit que la renommée de Sigebert et de Brunehaut avait bien pu être pour quelque chose dans le nom des héros Sigfrid et Brunhild. Mais soit que souvenir des Francs, près desquels ils avaient combattu aux champs Catalauniques, fût devenu odieux aux Burgundes, fort maltraités par les Mérovingiens, soit que l’antique inimitié franco-germanique, qui allait éclater à Bouvines (1214), triste résultat des partages carolingiens, eût déjà creusé un abîme entre deux nations si voisines et si apparentées, le nom des Francs est à peu près effacé d’une tradition vraisemblablement francique. Sigfrid n’en reste pas moins le héros de la première partie des Nibelungen (le Chant ou Lied), mais à titre d’allié, de beau-frère et de victime des rois burgundes. Ceux-ci, en outre, remplissent de leurs exploits et de leurs malheurs toute la deuxième partie, la Détresse des Nibelungen, Nibelungen-Nôt.

On ne peut douter que les Sagas burgundes dont s’est inspiré le poète ne se rapportent à des personnages et à des événements historiques, représentés, il est vrai, plutôt d’après l’impression qu’ils ont laissée dans l’imagination populaire que d’après la réalité des faits. Dans le recueil des lois burgundes, le roi Gondebaud cite parmi ses prédécesseurs Gibica, le Giuki de l’Edda, Godomar (Guttorm), Gislahar (Giselher) et Gundahar (Gunnar ou Gunther). Il y a plus. Un chroniqueur du temps, Prosper d’Aquitaine, parle d’un roi des Burgundes, Gondicarius (Gundachar a donné Gunther, comme Clotachar a donné Clotaire), exterminé en 435, avec sa famille et sa nation, par les Huns, Chunni. Voilà proprement le fait qui a suggéré l’idée de la catastrophe finale, du massacre des Burgundes à la cour d’Attila.

Attila, Atle dans l’Edda, Etzel dans l’épopée, n’est plus ici ce ravageur de la Germanie et des Gaules, qui avait poursuivi jusqu’à Orléans les Wisigots, ses esclaves fugitifs, et qui périt brusquement, assassiné par une femme au sortir d’une orgie. Son empire est vaste ; sa cour est pleine de rois qui sont ses vassaux ; mais il règne en paix sur les bords du Danube. Faible époux, père tendre, hôte magnifique et joyeux convive, il ne se distingue des Germains que par une férocité moindre et une sagesse relative. L’Edda même en fait le frère de Brunhild. C’est une sorte de pendant, de contrefaçon effacée du Charlemagne légendaire. D’où vient cette transformation ? Disons, tout d’abord, qu’elle renferme une part de vérité. Attila n’était pas, tant s’en faut , une brute furieuse. Son orgueil, son avidité étaient sans bornes ; mais, dans ses intervalles lucides, lorsque l’ivresse du vin, du pillage ou du sang ne l’emportait pas aux dernières violences, Attila était un diplomate cauteleux, un négociateur clairvoyant. Il ne manquait ni de prudence ni d’esprit, qualités dont il a donné plus d’une preuve dans ses relations avec le nigaud Théodose II et l’inepte Valentinien III. Il était d’humeur sociable, généreuse ; et le prestige qu’il exerçait sur tant de peuples traînés après lui était fait d’amour autant que de crainte. Tandis qu’il restait pour l’Italie et la Gaule le fléau de Dieu, il devenait peu à peu, dans les souvenirs de l’Allemagne, le champion glorieux et le pacificateur du monde germanique.

Il ne faut pas oublier que des Germains, les Ostrogots et les Gépides, constituaient la principale force de ses armées. Après le suicide du vieil Ermanaric, toute la nation ostrogote avait quitté le Dniéper et suivi le roi hun Balamir ; elle marchait avec Attila, qui lui devait ses meilleurs généraux, les trois frères de la race royale des Amelungen. C’est dans les Sagas ostrogotiques que tous les poètes allemands ont trouvé leur personnage d’Etzel. Il est aisé de s’en convaincre quand on lit le vieux chant épique sur La bataille de Ravenne. Attila, quarante ans après sa mort, y est considéré comme le protecteur et l’allié de Théodoric.

Celui-ci ne manque pas aux Nibelungen. C’est le vaillant, l’invincible guerrier Dietrich de Bern. Mais, sauf ce nom de Bern (où fut vaincu Odoacre) , rien, dans la légende de Dietrich, réfugié à la cour d’Etzel, ne rappelle la vie et la fortune extraordinaire de Théodoric le grand, roi des Ostrogots, plus puissant en Italie que Clovis en Gaule.

Nous voici maintenant en état de lire et d’apprécier le vaste poème des Nibelungen. Dès le début, nous sommes avertis que, si l’auteur connaît les aventures mythiques de Sigurd et Sigurfrida, il est résolu à les laisser de côté.

« En Burgundie vivait une noble fille. Crimhilde était le nom de cette princesse si belle, pour qui tant de guerriers devaient perdre la vie. Elle était protégée par trois rois ses frères, riches et nobles, Gunther, Gernot et le jeune Giselher, généreux guerriers, tous trois descendus de Nibelung. Worms était leur capitale. De belliqueux vassaux les entouraient, parmi lesquels deux frères, Hagen et Dankwart, avec leur ami Volker. Grimhild voit en songe un faucon, plein de courage et de beauté, qu’elle élevait, déchiré par deux aigles. « Ce faucon élevé par toi, lui dit sa mère, « est un noble chevalier; que Dieu veille sur lui, sinon « tu le perdras. »

« Dans le Niederland vivait le fils d’un roi puissant. Sigfrid était le nom de ce guerrier intrépide et agile. Avant même d’avoir atteint l’âge d’homme, il avait de sa main accompli des merveilles, dignes d’être à jamais célébrées, mais que nous sommes forcés de passer sous silence. » Instruit par la renommée de l’incomparable beauté de Grimhild, il veut s’en assurer par lui-même ; son père Sigmund veut en vain le retenir. La destinée est la plus forte. Sigfrid avec une brillante escorte arrive aux frontières burgundes et, après un défi courtois poliment décliné, est accueilli par le roi Gunther. Il ne voit pas Grimhild, mais la princesse assiste cachée à sa réception et sent son cœur envahi d’un innocent amour. Après avoir délivré Gunther des insolentes prétentions des rois de Saxe et de Danemark , le héros victorieux est enfin présenté à la jeune princesse. « Je vous salue, lui dit-elle, noble chevalier. » A ces mots, le cœur du guerrier palpite d’allégresse. « S’inclinant humblement, il lui offrit la main. Ah ! qu’il était heureux de marcher auprès d’elle ! »

Ces jeunes amours vont être mises à de rudes épreuves. Gunther s’est, comme Sigfrid, épris à distance, mais d’une conquête moins aisée. Il a entendu parler d’une reine d’Islande, Brunhild, belliqueuse Walkyrie, qui a pour coutume de tuer ses prétendants, et qui ne reconnaîtra pour maître que son vainqueur. (Vous voyez poindre ici les Clorinde, les Marphise et les Bradamante de l’Arioste et du Tasse.) Sigfrid s’engage à servir Gunther en cette aventure ; la main de Crimhild sera le prix du succès.

Il quitte sa fiancée en pleurs. On part, on s’embarque sur la mer inconnue, on abordé enfin sur la terre lointaine, toute hérissée de forteresses imprenables. Sigfrid précède la petite troupe des Burgundes inquiets et s’annonce comme le vassal et l’homme lige du roi Gunther qui aspire à la main de la reine. Brunhild, à première vue, sent son cœur s’émouvoir. Elle aime le héros qui ne songe point à elle. Mais comment une reine pourrait-elle épouser un vassal, un serviteur? Elle offre donc à Gunther le mortel combat des fiançailles.

Ici commence un épisode sur lequel on glisse volontiers, parce qu’il fait, ce semble, peu d’honneur, non seulement à Gunther, mais encore à Sigfrid et à Brunhild. Nous y insisterons au contraire, et parce qu’il est la cause de tous les désastres futurs, et parce qu’il montre à quelles basses actions pouvait se plier la loyauté chevaleresque. La violence, la fureur et la ruse y brillent d’un incomparable éclat. On y trouve en outre d’intéressants vestiges mythiques.

« Voici venir Brunhild, portant un vêtement de soie lamée d’or, armée comme pour gagner un royaume. Sa fraîcheur éclate sous ce brillant appareil. Quatre camériers fléchissent sous le bouclier d’or rouge, épais de trois empans, revêtu de lames d’acier. Puis c’est la pique lourde et grande, énorme, forgée de quatre barres de fer, invincible et dont le tranchant coupe horriblement. Ce sont les armes de Brunhild. Le noble Gunther était peu rassuré. » Sachez-le bien, il était plein de soucis. Par le diable d’enfer ! pensait-il en lui-même, qui pourrait soutenir cette lutte? Que ne puis-je retourner en vie vers le Rhin ? Elle serait pour longtemps délivrée de mon amour!… D’inquiétude, Hagen avait presque perdu la raison . Ce fut bien autre chose encore quand on vit douze hommes déposer à terre un lourd rocher (de ceux qu’Athènè lançait contre le fanfaron Arès). La reine avait coutume de s’en servir, après avoir lancé le javelot. Cependant elle enferme ses bras blancs dans les brassards d’or. Elle lève sa pique, le bouclier de Gunther est traversé. Le feu jaillit de l’acier, comme l’éclair des nuées orageuses. C’en était fait du Burgunde, si un autre que lui n’eût reçu le terrible choc. A côté de lui, Sigfrid invisible, la tête couverte de ce capuchon, de ce casque bien connu dans les mythologies, casque de Pluton, et d’Ægir, bonnet du prince Lutin, nuage dont s’environnent les dieux d’Homère quand ils détournent les traits dirigés contre leurs favoris, Sigfrid a saisi le pesant javelot et l’a renvoyé, mais le bois en avant, car « il ne veut pas tuer la belle vierge ». Brunhild, terrassée, se relève aussitôt et, de fureur lance à douze brasses devant elle la pierre colossale. Sigfrid la suit ; transportant avec lui Gunther, par son pouvoir magique : « Fais les gestes, dit-il, je ferai l’ouvrage . » Le roi se baisse et paraît ramasser la pierre ; c’est Sigfrid qui la brandit et la fait voler dans l’espace, bien au delà du terme atteint par la guerrière. Brunhild n’a vu que Gunther et, vaincue, l’accepte ou paraît l’accepter pour époux, le présente à ses parents et à ses hommes et lui donne tout pouvoir sur ses domaines.

Au repas qui succède au tournoi, Sigfrid a reparu ; il demande quand doit commencer la lutte annoncée.

« Comment se fait-il, dit la reine, que vous n’ayez pas vu les jeux accomplis par la main du roi Gunther ? — Sigfrid gardait le vaisseau, dit Hagen ; de là vient qu’il ne sait rien. — C’est pour moi, reprit Sigfrid, une bonne nouvelle que vous ayez trouvé votre vainqueur. » C’est ainsi que Brunhild se trouve confirmée dans son erreur ; mais on ne sait quel instinct la tourmente ; elle recule devant le mariage, elle allègue les soins qu’elle doit à son royaume avant de le quitter ; elle assemble ses vassaux sous prétexte de leur faire les présents d’adieu. Les Burgundes, qui sont trois en tout, fuiraient s’ils l’osaient, mais Sigfrid les rassure : « Je sais, dit-il, où trouver du renfort. Sous peu de jours, je vous amènerai mille hommes, les meilleures épées que j’aie jamais connues. Dites que vous m’avez envoyé en mission. » — Un jour, une nuit, il vogue invisible dans la barque rapide. Seul, il prend pied sur une grande île qu’il a conquise, le Nibelunglant, et où il cache son immense trésor ; il va demander l’hospitalité dans un burg, sur une colline prochaine ; là, au lieu de décliner son nom, il s’amuse à se faire rouer de coups par un géant, à faire endommager son bouclier par le fouet à boules du nain Albrich ; quand il a pris l’un par les poignets, l’autre par la barbe, il les garrotte, non sans leur faire beaucoup de mal, et les félicite chaudement d’avoir si bien défendu sa forteresse. Il se fait alors reconnaître d’eux et charge Albrich de lui amener sur l’heure mille Nibelungen, « les meilleurs de nos guerriers». Trente mille étaient accourus. Grâce au trésor inépuisable, les mille hommes de choix armés, vêtus, empanachés en un moment et pourvus d’une flotte, de vivres, d’or en abondance, fendent la mer et débarquent en grande pompe sous les murs du château de Brunhild. « Ce sont mes guerriers, dit Gunther ; je les avais laissés à quelque distance; et je les ai fait prévenir. Allez, je vous prie, à leur rencontre. » La reine donc descendit, et par son salut elle distingua Sigfrid, le fidèle vassal. C’est ainsi que le roi des Burgundes fut muni d’une puissante escorte.

Brunhild voit bien qu’il faut partir ; elle fait distribuer la plus grande part de ses richesses, remet le pouvoir à un de ses parents, et la royale escadre regagne, après un joyeux voyage, la terre germanique. Rien n’est plus facile à l’impatient Sigfrid que de courir à Worms, messager d’heureuses nouvelles, conter à sa chère Crimhild les aventures et le prochain mariage de Gunther ; elle va posséder une forte, une superbe belle-sœur. « O charmante fille, vous pleurez sans motif. Je l’ai laissé hors de péril ; il m’envoie vers vous ; avec sa tendre affection, il vous offre ses services, lui et sa fiancée… Accordez-moi le pain du messager. » Jamais messager d’aucun chef ne fut mieux reçu ; si elle eût osé, elle l’aurait baisé sans nul regret.

Le poète, quand il sait se borner, exprime avec beaucoup de grâce les sentiments délicats, mais les belles armes, les riches vêtements, l’or, les gros cabochons de grenat et d’émeraude le mettent pour ainsi dire hors de lui-même ; il faut qu’il décrive, qu’il fasse chatoyer les satins et les soies, et encore brandir les lances de la bataille ou du tournoi, et circuler la coupe ou le hanap de bière écumeuse. Des défilés de belles filles blondes ornées de galons éblouissants, des joutes, des banquets signalent comme de juste l’entrée à Worms du couple royal ; mais ce qui est assez singulier, c’est qu’aucune cérémonie nuptiale proprement dite ne marque le début de la vie conjugale. Point d’église, point d’autel ; à table, quelques évêques décoratifs ; au reste, la religion ne tient aucune place dans ce poème.

Gunther a pris pour épouse Brunhild, il a donné Crimhild à Sigfrid, et cela suffit, du moins il le croit. Mais tandis que Sigfrid et Crimhild s’aiment d’un amour parfait, inaltérable, Brunhild n’aime point Gunther. Quand elle voit Crimhild assise près du héros, au festin de noces, elle s’assombrit, elle pleure : « Quoi ! ta sœur fiancée à ton homme lige ! dit-elle au roi ; j’ai le cœur marri de la voir à ce point abaissée. — Gardez le silence, répond Gunther. En un autre moment je vous raconterai pourquoi j’ai donné ma sœur à Sigfrid. Sachez, d’ailleurs, qu’il possède nombre de châteaux et un grand pays. Souhaitons qu’elle vive heureuse avec ce héros. » Brunhild demeurait sombre, mais le roi pensait dissiper bientôt ce bizarre ennui. Les deux cortèges nuptiaux se sont séparés. Le roi des Burgundes ne s’attendait pas à passer la nuit battu, rossé, lié et suspendu à un clou dans la chambre conjugale, tandis que Brunhild dormait tranquille et seule dans sa tunique blanche. « Je sens, avait-elle dit, que vous me cachez quelque secret ; dites-le-moi, ou je ne serai point à vous. » Et elle avait pris sa revanche de sa défaite passée. Gunther, décroché vers le matin, mais fort penaud, conta son cas à Sigfrid. « Cette nuit même, répond l’heureux beau-frère, elle sera ta femme, je te le jure. Invisible, cette nuit j’irai dans ta chambre. »

Je citerai ici, textuellement, quelques stances, d’après la traduction Laveleye :

« Le seigneur Sigfrid était assis tendrement à côté de sa femme charmante. Sa joie était grande et sans mélange. De ses blanches mains elle caressait les siennes, quand tout à coup il disparut sans qu’elle sût comment. Voilà qu’elle badinait avec lui, et soudain elle ne le vit plus. Elle dit à ses suivantes : « C’est vraiment un prodige . Où peut donc être passé « mon seigneur ? Qui a pu tirer ainsi ses mains hors des miennes?… » Sigfrid, les lumières éteintes, couvert de la Tarnkape (c’est le bonnet magique), jouait en ce moment un terrible jeu. C’était à la fois peine et plaisir pour le roi

Gunther, qui entendait la lutte, si dure pour lui la veille. Brunhild, croyant frapper Gunther, avait jeté Sigfrid hors du lit avec tant de force que la tète de l’invisible alla sonner le creux sur un escabeau voisin ; elle l’a saisi, elle le serre contre un bahut, elle l’entraîne, elle va le lier. Jamais femme, j’imagine, ne se défendit si rudement. Gunther suait la peur. La honte enfin réveille l’énergie de Sigfrid ; il déploie toute sa force, se relève, poursuit la guerrière dans la salle obscure, la ramène à sa couche, et, bien qu’elle lui serre les doigts jusqu’à en faire jaillir le sang, bien qu’elle essaie de l’étrangler avec sa ceinture, il la terrasse, il la dompte, il fait craquer tous ses membres. La lutte était finie. Elle devint la femme de Gunther (qui avait trouvé le temps long) : « Noble roi, lui dit-elle, laisse-moi la vie. Pardonne ce que je t’ai fait. Jamais plus je ne me défendrai contre ton amour. J’ai trop éprouvé que tu sais dompter les femmes. » (Deux fois vaincue, deux fois trompée). — Et pour comble, Sigfrid lui avait pris son anneau et sa ceinture, pour en faire sottement hommage à Crimhild. C’étaient là des ferments de haine qui devaient envenimer la rivalité des deux femmes.

La tempête couva pendant dix années. Sigfrid avait emmené Crimhild à Santen et régnait en paix sur le Niederland, chéri de ses parents et de sa fidèle épouse, célèbre par ses exploits et ses fabuleuses richesses. Mais il advint que, menacés par leurs vieux ennemis les Saxons et les Danois, les rois burgundes appelèrent à eux leur vaillant allié. Crimhild aussi voulait revoir ses frères. Ils partirent donc tous deux pour Worms. Une vaine question de préséance entre les deux reines amena d’aigres paroles. Crimhild exaltait la beauté, la générosité de son mari, Brunhild la puissance et le rang supérieur de Gunther : « Tu n’es, disait-elle, que la femme d’un vassal ! — Un vassal ! riposta l’autre, dont tu as été la concubine ! Connais-tu cet anneau ? Connais-tu cette ceinture ? » Brunhild, indignée, jure la mort de Sigfrid. Gunther cherche vainement à l’apaiser, mais lui-même désire, au fond, secouer le fardeau d’une reconnaissance humiliante. Il cède aux suggestions de l’envieux Hagen. Mais quoi ! si confiant que soit le héros dans les serments d’une ancienne amitié, c’est un guerrier invincible. On sait que le sang d’un dragon l’a rendu invulnérable. Où le frapper ? L’innocente Crimhild va guider la main du traître. Depuis son altercation avec Brunhild, elle craint tout de sa belle-sœur outragée ; elle cherche à son mari des défenseurs, des gardiens vigilants ; elle le confie à la prudente amitié de Hagen. « Une seule place, dit-elle, et toute petite, entre les deux épaules, n’a pas été touchée par le venin du serpent ; c’est sur ce point qu’il faut veiller avant tout ; j’y coudrai moi-même une marque, une petite croix d’étoffe. » C’en est fait. Dans une grande chasse où Sigfrid a fait des prodiges de force et d’adresse, au moment où il s’est agenouillé au bord d’une fontaine, Hagen vient par derrière et le perce de part en part. Mortellement blessé, Sigfrid comprend tout ; il voit le complot, la haine de Brunhild, l’hypocrite lâcheté de Gunther, l’infamie de Hagen, il prédit à ses meurtriers un funeste avenir et leur recommande sa chère Crimhild. Hagen pousse la barbarie jusqu’à jeter le cadavre à la porte de celle qu’il a rendue veuve ; il se vante de son forfait. « Vassal, j’ai vengé ma suzeraine ; grâce à moi, le royal Gunther régnera libre, sans rival et sans pair ! »

La seconde partie des Nibelungen voit se dérouler dans un crescendo tragique les conséquences du crime. Avec Sigfrid comme avec Balder, la lumière s’éteint, le crépuscule tombe, la nuit s’avance pour engloutir le monde. Le drame divin s’accomplit sur la terre. Le poète n’en sait rien peut-être. Mais l’antique donnée sommeille en lui, et son œuvre est coulée dans le moule héréditaire.

Trois ans entiers Crimhild inconsolable demeure auprès du tombeau de Sigfrid, se repaissant de sa douleur, de son amour tourné, en fiel, de sa haine impuissante contre l’exécrable Hagen. Enfin l’espoir de la vengeance la décide à accepter la main et la couronne d’Etzel, le puissant roi des Huns. Elle fait venir de l’île des Nibelungen le fameux trésor qu’elle veut emporter dans son nouveau royaume. Le nain Albérich le lui apporte. C’est alors que Hagen le dérobe et le jette dans le Rhin où il est encore.

Les rois burgundes ont souscrit avec joie à un si grand mariage. Un magnifique cortège de chevaliers et de dames accompagne Crimhild à travers la Souabe et la Bavière jusqu’au château du bon margrave Rudiger. Devant les murs de Vienne l’attendent tous les princes tributaires, grecs, russes, polonais, tartares et gots, le grand Dietrich lui-même, précédant le roi des Huns, qui accueille avec de grandes démonstrations de joie sa nouvelle épouse.

Au milieu des tournois et des fêtes, elle prend possession de l’empire, dont le centre est en Hongrie, dans le splendide palais d’Etzelburg. Pendant sept ans, elle règne honorée.

La naissance d’un fils met le comble à son ascendant sur le vieux monarque soumis à ses moindres désirs. Elle persuade à son confiant époux d’inviter à sa cour ses trois frères et leurs plus braves chevaliers, afin de prouver à tous les yeux que l’union contractée n’est pas indigne de sa grandeur. Malgré les conseils de sa mère et de Brunhild, Gunther accepte. Vainement, sur les bords du Main, deux ondines lui prédisent un dénouement fatal, il marche insoucieux, avec ses brillants frères, avec ses fidèles et ses ménestrels, avec mille guerriers choisis que Hagen commande. Attaqué par les Bavarois, accueilli et fêté par le bon Rudiger, qui le conduit lui-même à Elzelburg, il reçoit chez Etzel un accueil cordial et fastueux. Peu s’en est fallu toutefois que Hagen, isolé de sa troupe, ne fût enlevé par les vengeurs de Crimhild. Etzel ne se doute pas que la reine a conspiré la perte de ses hôtes.

« Hagen, à sa vue, tire une épée éincelante au pommeau d’émeraude, l’épée de Sigfrid. Crimhild l’a reconnue ; elle se rappelle ses peines et se prend à pleurer. C’était ce que voulait son cruel ennemi. Volker, le troubadour, saisit sa forte lyre, et, confiants dans leur vaillance, les guerriers restèrent immobiles, refusant de la saluer. Alors, s’avançant jusqu’à eux : « Pourquoi, Hagen, avez-vous mérité que je vous portasse tant de haine ? N’est-ce pas vous qui avez tué Sigfrid, mon époux bien-aimé, que je pleurerai toujours ? — Eh ! que peuvent les paroles ? C’est moi, Hagen, qui ai tué Sigfrid, le héros de Néerlande. Il a été puni des outrages de Crimhild envers Brunhild, ma souveraine. Je ne le nie pas, puissante reine, je suis l’unique auteur de tous vos maux. Vous venge qui voudra ! » Etzel, un peu gâteux vraiment — c’est peut-être une ironie germanique, — ne se doute de rien, jusqu’au jour où son frère Blodel (Bleda, le Buble Scandinave) est tué dans une escarmouche, jusqu’à l’heure où l’épée de Hagen, en plein banquet, fait voler dans le sein de Crimhild la tête de son enfant. Alors, il parlemente, demande qu’on lui livre Hagen en otage et que chacun s’en aille chez soi.

Rudiger, qui a juré fidélité à la reine avant de s’engager avec les Burgundes, ne peut résister aux supplications de Crimhild. C’est un homme embarrassé, mais un brave guerrier. Il distribue de belles paroles et de forts coups d’épée ; il est tué avec toute sa bande. Ainsi de l’armée de Théodoric. Moins patient qu’Etzel, Théodoric enfin accourt avec son vieux Hildebrand, fameux paladin qui ne méritait pas les dédains de Boileau. Le combat change de face. Les Burgundes, décimés, accablés, s’entre-tuent pour n’être pas tués. Et dans cette salle encombrée de cadavres, il n’y a plus que deux hommes qui respirent, comme des tigres nageant dans le sang : Gunther et Hagen, les deux meurtriers de Sigfrid. Théodoric déploie contre eux, bien tard, sa force gigantesque et les amène enchaînés devant Etzel et Crimhild. Hagen, sommé de livrer le trésor de Sigfrid, qu’il a caché dans un gouffre du Rhin connu de lui seul et des princes, refuse, alléguant le secret qu’il a juré de garder tant qu’un d’entre eux vivra. Aussitôt Crimhild fait décapiter Gunther. Réponds maintenant ! — Quand l’audacieux Hagen vit la tête de son maître, il prononça ces paroles : « Le roi des Burgundes est mort, et avec lui Giselher et Volker, et Dankwart et Gernot. Le lieu qui recèle l’or du Rhin n’est désormais connu que de Dieu et de moi ; tes yeux de furie ne le verront jamais. — Tu voudrais me punir, s’écria-t-elle. Mais au moins je garderai l’épée de Sigfrid. » La douleur étouffa sa voix. Tirant alors le glaive du fourreau, elle le souleva de ses deux mains, et d’un coup abattit la tête de Hagen. — Tout le monde reste muet à ce spectacle horrible, quand, pris de folie je crois, et voulant, dit le poète, venger les mânes de tant de braves, le vieux Hildebrand frappe Crimhild et la jette expirante aux pieds d’Etzel, qui ne dit rien.

Les Nibelungen sont une œuvre, en somme, variée et bien conçue, mais qui, malgré de grands mots de chevalerie, témoigne d’un sens moral encore faible. Le véritable héros, c’est Hagen, le brave, que ne protège aucun talisman, et qui a servi en vassal fidèle son roi et sa souveraine. La seule créature charmante et innocente, Crimhild, a été abreuvée de chagrins et d’outrages et, pour avoir tué le traître, meurt sous les coups d’un honnête imbécile.

Mais nous ne faisons point ici une histoire de la littérature allemande ; et la curieuse épopée souabe ne s’est imposée à notre étude que par les affinités qui la relient aux légendes mythiques de l’Edda, elles-mêmes issues des plus vieilles croyances goto-germaniques. Les Nibelungen ont encore ce caractère de ne renfermer aucun élément étranger. Autour de ce grand poème, cent autres vont éclore, mais de fusions diverses entre les cycles, britannique, carolingien, combinés avec les fictions chrétiennes et les souvenirs des Croisades. Tout cela, malgré un grand charme poétique, les Tanhauser, les Tristan, les Lohengrin et les Parsifal, est situé en dehors de notre cadre.

Si nous jetons un coup d’œil en arrière sur les chapitres que nous avons consacrés aux origines et aux croyances germaniques, nous voyons un premier ban — nous pouvons l’appeler teuto-cimbrique — s’avancer, sur le flanc droit des Celtes blonds, s’avancer, dis-je, le long de la mer Baltique : Frisons, Chauques, Cimbres, Teutons, Angles, Vandales, Ruges, Guthons . A cette poussée antique (Xè siècle avant J.-G.?) doivent sans doute être rattachés les Gots et Northmen, qui, arrêtés au coude oriental de la Baltique, ont été forcés de s’établir dans les îles et les péninsules du Danemark, de la Suède et de la Norvège. Lorsque les Celtes ont peu à peu quitté la région hercynienne et les vallées du Danube, de la Haute-Elbe et du Wéser, sous la pression d’un second ban germanique (Suèves, Chérusques, Hermundures, Marcomans et Quades), les Cimbres et les Teutons de Marins (113-101), les Suèves d’Arioviste (60) passent le Rhin et sont refoulés. La Germanie se remplit de bandes capricieuses, irrégulièrement sédentaires, dont Tacite nous a laissé une peinture intentionnellement flattée. Ces barbares, grands enfants désœuvrés et violents, très superstitieux, très cruels, ressemblent, en somme, sauf par ce qui leur reste d’une culture indo-européenne fort oubliée, à tous les demi-nomades, demi-cultivateurs du sol, avant tout chasseurs et pillards, que le monde, ancien et moderne, a vus défiler dans tous les pays, jusqu’à ce qu’une résistance, un obstacle quelconque les fixât tour à tour. Poussés par les Sarmates, les Germains de Tacite ont fini (IVè et Vè siècles) par forcer les frontières romaines, franchissant, qui les Alpes, qui le Rhin, tandis qu’à travers la Germanie vide s’avançaient, avec les Huns, les Wisigots chassés du Dniester et du Bug, les Ostrogots arrachés à leur empire du Borysthène. Les Gots avaient quitté la Scandinavie vers le IIè siècle après J.-C. Christianisés dès le IVè siècle, ils ont à la fois, conservé et altéré leur antique mythologie ; leurs légendes et leurs traditions, fondues avec les croyances et les souvenirs des Germains rhénans et maritimes. Alamans, Francs, Saxons, Angles, Frisons, ont été reportées en Norvège et mises, en Islande, à l’abri de l’Église. Recueillies et quelque peu arrangées par les auteurs des deux Eddas, elles apparaissent sous deux formes, l’une purement cosmique, l’autre évhémériste. Dans la première classe, les dieux lumineux du Ciel et de l’Atmosphère luttent en personne contre les puissances de la Nuit et de l’Abîme. Dans la seconde, ils sont remplacés par des héros et des héroïnes qui participent encore visiblement de la nature divine, c’est-à-dire du caractère surnaturel et métaphorique. Enfin, aux dieux et aux demi-dieux, incompris désormais, les poètes substituent des hommes, qui recommencent sans le savoir les péripéties du drame divin.

Il n’entre pas dans notre plan de suivre plus loin le développement du génie teutonique. Nous nous arrêtons au moment où il est, non point paralysé certes, mais troublé, par l’éducation chrétienne ; où les Germains, contenus à l’ouest par la formation de la nation française, au midi par la résistance des républiques italiennes, vont s’efforcer de reconquérir, au delà de l’Elbe, les régions qui leur ont été ravies par les Avars, les Magyars et les Slaves.

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16 juillet 2012 - Posted by | lecture, mythes | , , , , , ,

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