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Les origines slaves – partie 2

Seconde partie du livre Germains et Slaves, origines et croyances, de André Lefèvre, 1903.  Lien vers la table des matières.

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& 2. Formation et établissement des Slaves du Sud, YougoSlaves,— Les Slaves suivent les Huns et les Avars au sud du Danube ; ils désolent l’Illyrie, la Mésie, la Thrace, la Macédoine, même le Péloponèse.— L’empereur Héraclius appelle et fixe en Dalmatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie les Chrobates (Croates), les Sorabes (Serbes) et les Sévérianes. — L’invasion hongroise vient séparer ces Slaves du Sud de leurs congénères très proches, Wendes, Slovènes, Tchèques, Polonais et Ruthènes.

Pendant trois siècles d’une vie précaire, les futurs Slaves du Sud, que Jordanès paraît désigner sous le nom d’Antes, furent recouverts, englobés, traînés çà et là par les flux et les reflux des invasions orientales, emportés en Mésie et en Thrace par les premiers Wisigots, ceux qui battirent l’empereur Décius, puis ramenés en partie au nord du Danube, lorsque la tétrarchie de Dioclétien et le règne de Constantin assurèrent à l’Empire un répit de cent ans, puis entraînés encore à la suite des Gots auxquels la bataille d’Andrinople, où périt Valens, livra la Macédoine, l’Illyrie et la Grèce1. Nul doute qu’ils n’aient grossi les bandes hunniques de Balamir, de Roua, d’Attila, combattant pour leurs maîtres avec une aveugle férocité. La dissolution de l’empire hunnique, en 453, ne leur rendit pas la liberté ; ils continuèrent de servir soit les fils d’Attila, soit les Ostrogots ou les Bulgares. Les historiens du temps, Jordanès, Procope, nous ont laissé de ces peuples de tristes peintures2.

Si longtemps asservie sous des conquérants qui consommaient sans produire, la race slave avait pris, quand elle pouvait, quelques-unes des habitudes de la vie sédentaire. Elle connaissait les premiers rudiments des arts, mais sa grossière industrie avait des bornes bien étroites. Ce qu’on appelait les villes n’était qu’un amas de cabanes malsaines, disséminées sur de grands espaces, et cachées comme des tanières dans les profondeurs des bois, au milieu des marais, sur des roches abruptes, partout, en un mot, où l’homme pouvait aisément se garer de l’homme. Encore changeait-on de repaire à la moindre alerte (Proc, III, XIV). La misère et une malpropreté hideuse y faisaient leur séjour. Là pullulaient des familles ou des groupes de familles, dans une complète promiscuité, vivant nus à l’intérieur des cabanes et, au dehors, se couvrant à peine de la dépouille des bêtes ou d’étoffes noires que les femmes savaient tisser déjà au temps d’Hérodote, si, sous le nom de Mélanchloines, il désigne, ce qui est probable, ces Antes et ces Sclavins. Quelques tribus. Tacite nous l’a dit, se barbouillaient de suie en guise de vêtements. Le Slave mangeait la chair de toute espèce d’animaux, même les plus immondes ; mais le millet et le lait des juments composaient surtout sa nourriture. Les instincts moraux étaient chez lui à l’état le plus vague. La communauté des femmes était la règle dans la plupart des tribus et devait survivre longtemps à l’introduction du christianisme.

A cette incurie, à cette barbarie primitive se mêlaient évidemment quelques sentiments plus doux. Paresseux et ami du loisir, le Slave se montrait hospitalier par accès. Il accueillait les étrangers ; il était quelquefois, ou du moins il voulait être, fidèle à sa parole. Mais il passait en un moment de l’apathie à la violence, à la cruauté la plus impitoyable. La poitrine nue, un coutelas au côté, il courait, brandissant un paquet de javelots empoisonnés, dont la moindre atteinte était rapidement mortelle. Se battre en ligne, en rangs serrés, coordonner ses mouvements sur des combinaisons d’ensemble, était un art que son intelligence n’atteignait pas encore. Il excellait à se tapir derrière une pierre, à ramper sur le ventre parmi les herbes, à passer des journées entières dans une rivière ou un marais, plongé dans l’eau jusqu’aux yeux, respirant à l’aide d’un roseau ; là, chasseur d’hommes, il guettait patiemment l’ennemi pour s’élancer sur lui avec la souplesse et la vigueur d’une bête fauve.

Il avait pour rival et pour modèle le Bulgare, arrière-ban des Huns, qui, du Volga, auquel il avait donné son nom (ce fleuve s’appelait, comme Attila, Athel ou Athil), s’élançait à la curée du monde romain. Théodose le Grand avait été battre les Bulgares sur le Dniester. Mais cette race vicieuse et bestiale avait repris sa marche et profité de la trouée des Huns pour s’abattre sur le bas Danube3. Nul, chez les Bulgares, n’arrivait à un commandement sans avoir tué un homme de sa propre main. Leur arc énorme, leurs longues flèches, leur coutelas de cuivre rouge, leur lazo ou filet dont ils enlaçaient l’ennemi tout en courant, leur dextérité prodigieuse, inspiraient la terreur. Ils détruisaient pour détruire, tuaient pour tuer, s’attachaient à effacer tout travail humain , à brûler, à raser les villes, à ne laisser après eux que l’image de leurs steppes natales. De tous les barbares qui saccagèrent l’Empire, ils sont restés les plus abominables et les plus flétris par l’histoire. Les Slaves ne leur cédaient guère. Le Hun d’Europe, à côté d’eux, même le traître Gépide, étaient presque civilisés.

Durant les tristes années qui fermèrent le Vè et ouvrirent le VIè siècle, les provinces voisines du Danube purent étudier à leurs dépens toutes les variétés de la férocité humaine. Car il ne se passait pas d’hiver, depuis 498, où, moitié sur la glace, moitié s’aidant d’outres gonflées, ces hordes furieuses, souvent poussées par la faim, ne franchissent le fleuve en dépit des flottilles byzantines ; pas de nuit où un village, une ville, surpris en leur sommeil, ou bien une troupe en marche, ne se vissent enlevés, pillés, rasés, anéantis. Là où le Slave avait passé, il ne restait plus une âme vivante. La Thrace et l’Illyrie, dit Procope, étaient jonchées au loin de cadavres sans sépulture. Quelquefois, lorsque les Antes et les Slovènes eurent appris que certains captifs pouvaient rapporter quelque argent, ils faisaient des prisonniers, mais ils les laissaient mourir de fatigue et de misère sur les routes. Ce n’est rien encore. Ils les enfermaient avec des bœufs et des chevaux dans des étables garnies de paille qu’ils incendiaient, et s’enfuyaient joyeux à la musique des lamentations et des gémissements. Ou bien ils attachaient les captifs par les membres à quatre poteaux, la tête pendante en arrière, et ils leur brisaient le crâne à coups de bâton, comme on fait aux chiens et aux serpents (Proc). C’est aux Slovènes que les contemporains attribuent le supplice du pal, invention qui peut leur être contestée, je crois, mais qu’ils importèrent pour de longs siècles dans les contrées danubiennes. Partout, derrière eux, on rencontrait des files de pieux garnis de corps pantelants qui restaient étalés sur les chemins comme des trophées.

L’empire grec cependant n’était encore dénué ni de ressources, ni de force. Il l’a prouvé plus d’une fois pendant le VIè siècle. Mais d’autres soins l’occupaient. La théologie réclamait toute l’intelligence, tout le zèle de la cour et des ministres. Patriciens, soldats ou bouviers, tous les empereurs de hasard que l’intrigue ou le meurtre élevaient au trône de Byzance, se croyaient tenus de maintenir ou d’ébranler le dogme et la discipline. Eutychès et Nestorius, vivants ou morts, régnaient tour à tour à Constantinople. Zenon essayait de concilier leurs doctrines. Il brouillait tout. Anastase, ennemi de l’orthodoxie, lâchait la bride à tout ce. qui n’était pas catholique ; les hérésies, à qui mieux mieux, se jetaient l’anathème. Et les «deux natures », la divine et l’humaine, livraient les deux Mésies, laThrace, l’Illyrie, même la Macédoine aux barbares inhumains et dénaturés. Et ces barbares n’étaient pas tous aux frontières, si entamées déjà. La barbarie siégeait en pleine civilisation, et le sang coulait à Constantinople, au nom de celui qui a dit, assure-t-on : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre ; la guerre entre le père et l’enfant, entre l’époux et l’épouse, la guerre dans la famille et dans la cité. »

Pour vaquer tranquillement à ses émeutes et à ses petits massacres quotidiens, Anastase enferma la pointe d’Europe dans une forte muraille, bien gardée, à treize lieues environ de Byzance. Bonne précaution, sans doute, mais qui semblait proclamer l’abandon du reste de l’Empire. Un coup de foudre, bien dirigé par le dieu orthodoxe, abattant Anastase, assura quelque répit aux malheureux Danubiens. Un vieux soldat, Justin, sut écarter pendant neuf ans de règne les incursions slavo-bulgares. Justinien — que je n’entends nullement rabaisser — fut moins heureux ; et avec lui, malgré ses excellents généraux, le Slave Kibuld, le Hun Mundo, petit-fils d’Attila, et le Romain Germanus, les pillages presque annuels recommencèrent. En 538, notamment, trente-deux forteresses furent enlevées en Illyrie, tandis que diverses bandes pénétraient en Achaïe jusqu’au golfe de Corinthe, en Thrace dans la Chersonèse, et dévastaient la côte d’Asie Mineure. Repus de carnage, chargés de dépouilles, les barbares regagnèrent le Danube, avec cent vingt mille prisonniers. Et de pareilles aventures n’étaient pas rares. L’Empire avait, d’ailleurs, fort à faire avec les Gots, les Gépides et les Lombards de la Pannonie, avec de nouveaux Huns, les Outigours et Coutrigours, que Justinien tâchait d’armer les uns contre les autres, d’amadouer par des subsides ou des cantonnements dans quelque district vide, et il n’en manquait pas en Thrace et dans les deux Mésies.

Ces intrigues étaient nécessaires, mais elles faillirent amener une issue fatale ; en vieillissant, Justinien, partout victorieux grâce à Bélisaire et à Narsès, s’était quelque peu engourdi dans sa haute fortune ; à force de disperser ses armées, dé laisser ses généraux et ses ministres arrêter les impôts au passage, il se trouvait sans argent et sans soldats, lorsqu’il apprit que des troupes de Slovènes, de Bulgares, de Coutrigours, paradaient à quelques pas de la Porte-Dorée. Le mur d’Anastase, criblé de brèches par un terrible tremblement de terre, 557, avait livré passage à un roi hun, nommé Zamergan (Zamer-Khan). Je n’ai pas à conter comment le vieux Bélisaire sauva Constantinople, ni comment ce bienfait aggrava sa disgrâce. Zamergan, reculant pas à pas, finit par rallier les deux armées, qu’il avait lancées contre l’Asie Mineure et contre la Grèce, et regagna le Danube, après avoir saccagé le pays en conscience.

Mais voici que l’Asie déverse encore des conquérants, qui entendent succéder aux Huns, relever l’empire d’Attila et commander à tous les peuples plus ou moins errants ou fixés dans l’ancienne Hunnie. Les Ouar-Kouni, horde finno-mongole, échappant à ses maîtres les Avars ou Turks, tout puissants à l’est de la mer Caspienne, arrivaient de Sibérie sur le Volga, sur le Don et le Borysthène, battant et domptant les Coutrigours aussi bien que les Outigours, les Bulgares comme les Antes et les Slovènes4. Ces Kouni, ces Avars, auxquels l’histoire a laissé un nom qu’ils avaient usurpé, se présentèrent en Bessarabie comme auxiliaires et alliés des Romains. Justinien, cinq ans auparavant, leur avait accordé ce titre, qui n’était pas dangereux tant que les barbares s’occupaient à décimer les vieux ennemis de l’Empire. Mais cette malice diplomatique allait être exploitée par un scélérat aussi rusé, aussi perfide que féroce, le Khagan Baïan. Celui-ci commença par dresser ses tentes au bord du fleuve, en vue de la Dobroudja, ou Petite Scythie, qu’il convoitait. De là, se lançant à travers ce qui commençait à s’appeler la Slavie, écrasant, après les Antes, les Slovènes, puis les Wendes, il arriva sur l’Elbe5 en face d’un adversaire autrement redoutable que ces sauvages, qu’il chassait jusqu’alors devant lui (562). C’étaient les Francs austrasiens, qui avaient englobé l’ancien royaume de Thuringe et se trouvaient en contact avec les Slaves de Saxe et de Lusace. Sigebert, fils de Clotaire, accourut, passa l’Elbe et fit éprouver aux Avars une grande défaite. Le Khagan, harcelé par les Gépides, se replia vers ses campements du bas Danube, attendant les occasions.

Deux peuples indépendants occupaient encore une partie de ce que Baïan considérait comme le domaine des Huns, les Gépides, les anciens alliés d’Attila, et les Lombards, maîtres du Danube, entre la Save et les Alpes. Ces nations, toutes deux germaines, se jalousaient fort. Lorsque Baïan eut compris que le roi des Lombards Alboïn convoitait l’Italie dont Narsès avait abandonné la défense, il trouva piquant de faire exterminer ceux qui voulaient rester par ceux qui voulaient partir. C’est ce qui arriva. Alboïn, victorieux grâce à l’appui de Baïan, gagna la Haute-Italie ; les débris des Gépides tombèrent, avec leur pays, sous la domination des Avars. La Hunnie était reconstituée. Le Khagan devenait l’unique voisin de l’empire grec.

Contre ce dangereux ami, vainement les Césars essayèrent d’intéresser les Turks, alors maîtres de l’ancienne Sarmatie, vainement ils temporisèrent de leur mieux, pour arrêter Baïan au Danube, pour sauver Sirmium et Singidunum (Belgrade). Baïan se fit construire un pont et une flottille par des charpentiers grecs, passa le Danube, s’installa sur la Save, sous prétexte de châtier les Slovènes qui ravageaient en ce moment la Pannonie et la Mésie. En définitive, Sirmium fut investi et pris par famine, tandis que cent mille Slovènes s’abattaient de nouveau sur la Mésie et la Thrace. Et jusqu’à 602, époque où mourut Baïan, enfin battu en toutes rencontres et poursuivi jusque dans ses états par les généraux de l’empereur Maurice, partout, en avant ou à côté de ses armées, on trouve des Slaves, aussi agiles à la fuite qu’acharnés au pillage.

Toutes les fois que Baïan posait les armes et signait un traité de paix, on était sûr de voir sur la rive droite du Danube des milliers de Slovènes et de Bulgares qui partageaient ensuite leur butin avec l’hypocrite Khagan et emportaient leur part dans quelques marécages de Moldavie, vers le Pruth et le Séreth ; Ils n’étaient pas toujours heureux. Le chronographe Théophane raconte l’aventure de deux de leurs roitelets, Ardagast et Musok, surpris et capturés avec toute leur bande et le produit de leurs rapines. Mais pour mille exterminés ou vendus à l’encan, c’était par dix mille, par cent mille qu’ils reparaissaient en Thrace, en Mésie, jusqu’en Frioul. C’est ainsi qu’ils remplissaient peu à peu ces contrées, où ils sont encore établis aujourd’hui.

Une paix relative de quatorze ans avait suivi la mort de Baïan. Mais après cette accalmie, les Avars se relevèrent plus dangereux que jamais6. Ils faillirent enlever l’empereur Héraclius aux portes mêmes de Constantinople. En 625, pendant qu’Héraclius, sur l’Euphrate et le Tigre, poursuivait avec ténacité contre les Perses une campagne aussi heureuse qu’extraordinaire, un général perse tenta sur Constantinople une diversion des plus hardies. Le Khagan, averti, accourut à travers la Thrace et la Macédoine pour avoir sa part de la curée. Et la grande capitale se réveilla entre deux formidables ennemis, assiégée par terre et par mer. Les Slaves, comme à l’ordinaire, constituaient la principale force des Huns ; ils avaient construit pour leurs maîtres d’innombrables machines, et une redoutable flottille. La ville, bien défendue par le patrice Bonus, regarda sans peur « la vipère avare et la sauterelle slave », le Hun, hideux et rusé, et ces troupeaux d’Antes, de Slovènes, de Wendes, au poil blond, au corps long et fluet, nus ou presque nus, épars dans la campagne comme des nuées d’insectes malfaisants. Tous les assauts furent repoussés ; les barques coulées ; la mer était rouge de sang, couverte de cadavres d’hommes et même de femmes slaves. Enfin, une armée envoyée par Héraclius et conduite par son frère Théodore vint prendre les Perses à dos. Constantinople était sauvée. Mais le Khagan, vaincu, acheva dans sa retraite la ruine des malheureuses provinces tant de fois dévastées.

Héraclius, de retour, ne trouvant plus, du Danube aux Balkans, de la Save à l’Adriatique, qu’un triste et vaste désert, livré presque sans défense possible à toute invasion du nord, prit le parti d’y installer des populations qui pussent couvrir les frontières de l’Empire. Il les offrit aux nombreuses tribus slaves excédées par la domination hunnique.

Il entra en pourparlers d’abord avec des Vendes et Slovènes montagnards, Khorvates ou Khrobates, qui habitaient les hautes vallées de l’Oder et de la Vistule, sur le revers septentrional des Carpathes ; cinq frères, Cloucas, Lobol, Gosentès, Moucle et Chrobat, avec leurs deux sœurs Tuga et Buga, se mirent à la tête des émigrants et reçurent la Dalmatie à conquérir, entre l’Istrie et la Narenta. Ge fut le premier établissement régulier des Croates (630)7.

La cession de la Dalmatie aux Croates fut un appât pour d’autres Slaves de l’Elbe, les Srp, Serbloi, Serbes, Sorbes, Sorabes ; ils quittèrent en nombre la Misnie et la Lusace et reçurent pour domaine tout le pays entre la Macédoine et l’Épire, Dardanie, Mésie supérieure, Dacie d’Aurélien, Illyrie, c’est-à-dire la Bosnie et la Serbie. Le bas Danube eut aussi ses émigrants, les Slaves Sévériens, Séwères, ou les Sept-Nations, qui furent cantonnés au pied de l’Hémus, un peu au midi de Varna. Les Bulgares, enfin, quoique de race hunnique, mais brouillés avec les Avars, occupèrent, sans permission il est vrai, la Mésie inférieure, et leur chef Asparuk s’empara de Varna. Enveloppés et pénétrés, soit par les Slovènes qui les suivirent, soit par les Séwères déjà installés, ils perdirent leur type et leur langue. C’est ainsi que l’élément slave fut substitué à toutes ces antiques populations thraces, gètes, illyriennes et celtiques dont Hérodote vantait la puissance, et s’infiltra même en Macédoine, dans l’Hellade et jusque dans le Péloponèse8.

Libres habitants de l’Empire, ils n’en demeurèrent pas longtemps, comme on sait, les alliés fidèles, mais ils le fermèrent, en somme, aux Avars, et plus tard aux Hongrois. Héraclius donc avait sagement pourvu au plus pressé. Dès l’année 630, les Avars ne sont plus mentionnés dans les événements de l’histoire d’Orient. On peut dire que le réveil des Slaves a déterminé leur décadence.

Tout ce qui était resté de Vendes, de Sorabes dans l’empire avar, Croates blancs, Serbes blancs (Belo-Khrobat, Belo-Srp), secoua le joug des Huns ; les Tchèques, qui, au VIè siècle, s’étaient fixés dans le Boiohœmum, vide de Marcomans et de Boïens, étaient protégés contre leurs vexations par un cercle de montagnes. Puissants encore, mais amollis par leurs immenses richesses, retranchés dans de nombreuses enceintes, appuyés au Danube et à la Save, depuis Singidunum (Belgrade) jusqu’à Vindobona (Vienne), les Avars se virent serrés à l’orient par les Bulgares, au sud-ouest par les Vendes de Carinthie et de Pannonie, au nord et à l’ouest par les Saxons, les Austrasiens et les Bavarois.

Un marchand franc, Samo, un Sénonais, fut le libérateur des Vendes. Voyageant pour son commerce en Carinthie, Samo trouva les Slaves en pleine révolte, mais sans armes, sans discipline, incapables de se défendre. Il leur distribua les armes qui formaient une partie de sa pacotille et leur apprit à en forger de semblables ; il fit de leurs bandes des bataillons, des corps de troupes. Et sous ses ordres, les esclaves rebelles infligèrent à leurs maîtres étonnés quelques rudes échecs. Proclamé roi, Samo devint un Vende convaincu, oublia le Christ pour le Dieu blanc et le Dieu noir, prit douze femmes et fut père de trente-sept princes. Sa brillante fortune rallia autour de lui tous les Slaves du Nord. Les Khagans n’eurent pas seuls à compter avec lui. Dagobert Ier, illustre roi des Francs, jugea bon de lui faire la guerre et lui dépêcha trois armées. Samo les battit et termina la lutte par une grande victoire (630-640). C’est ainsi que chez les Vendes du VIIè siècle, le premier qui fut roi fut un marchand heureux. Héraclius rechercha son alliance9.

Après lui, Slaves et Avars retombèrent dans une longue obscurité, jusqu’aux temps carolingiens. Dans ses nombreuses campagnes contre les Saxons et contre les Bavarois, Charlemagne rencontra aux bouches de l’Elbe des Slaves, Obotrites, Wiltziens, qui avaient remplacé dans le Mecklembourg et le Brandebourg les Eudoses, les Cimbres, les Chérusques. Ces nations, dont il apaisa, croit-on, les différends, reconnurent vaguement sa suzeraineté. Sur les régions du Danube, son autorité devint plus effective. La Bavière, domptée, après la déposition de Tassilo, avait ouvert aux Francs la Pannonie, l’Autriche méridionale. Sur la rive gauche, les Avars tenaient encore des pays tout voisins de la Franconie ; ils avaient plus d’une fois prêté secours aux Bavarois et aux Saxons toujours en révolte. Charles résolut d’enlever toutes ces lignes de terre et de palissades où ils bravaient les représailles. Il n’y parvint pas sans peine. Les marais, les fièvres paludéennes, la mauvaise volonté des peuples qui s’attendaient à être ruinés au passage, le nombre et la solidité des retranchements lui valurent plus d’un échec, plus d’un déboire. C’est en 799 que Pépin, roi d’Italie, pénétrant par le Frioul dans la vallée de la Save, emporta Sirmium et frappa l’empire avar en plein cœur. Charlemagne, qui s’avançait victorieux le long du Danube, retourna à Aix-la-Chapelle pour y recevoir joyeusement le jeune triomphateur. Pépin rapportait avec lui les dépouilles du monde, tant de trésors, amassés depuis trois siècles, que la valeur de l’or baissa de vingt à un ; bien plus de métal, en un mot, qu’il n’en fallait pour fabriquer ou payer la couronne impériale posée l’année suivante sur la tête de Charles Auguste, empereur d’Occident.

De ce grand événement résulta pour les Slaves de la Pannonie et de la Carinthie une sujétion momentanée ; ils firent partie de l’empire franc, qui confinait par eux à l’empire byzantin, ou mieux à une Slavie du Sud (Esclavonie, Croatie, Serbie). Sur la rive gauche du Danube, de nombreuses tribus indépendantes occupaient les bassins de l’Oder et de l’Elbe, notamment, autour de la Bohême, la Moravie, la Silésie, le Brandebourg, la Misnie, la Lusace, et réduiraient fort le royaume de Germanie, né du démembrement carolingien, que génait, à l’ouest, la longue Lotharingie, bizarre et factice bordure. Des guerres sans fin ravageaient de plus belle tout ce centre de la future Allemagne, soit que Vendes, Sorabes, Croates blancs, Tchèques, Polonais même (805-811) (anciens Lugiens’ouLèckes), vinssent happer quelque morceau du monstre abattu, soit que le duc des Marahans ou Moraves, Zventibolg ou Sviatopolk, coalisât tous les Slaves occidentaux contre le roi des Germains, Arnulf.

Cet Arnulf, bâtard d’un certain Carloman, roi de Bavière, était, sans contredit, en 889, le plus capable des descendants de Charlemagne ; d’abord duc des Carinthiens, il s’était élevé par la hardiesse et la ruse à la royauté, réunissant sous son pouvoir presque toutes les possessions des Francs au delà du Rhin ; il essaya de vivre en paix avec son voisin de l’est, Sviatopolk, qui avait été l’épouvantail de ses prédécesseurs, lui abandonnant certains droits sur la Bohême et lui concédant le titre de roi. Mais la Bohême n’avait pas suffi, il la tenait déjà, à ce barbare sans foi ni loi, on peut le dire, qui entrait dans les églises à cheval, suivi de ses piqueurs et de ses meutes, et menaçant de son fouet le prêtre à l’autel. Il était chrétien, cependant, mais à sa manière, et prétendait, quand il chassait, que les chanteurs de messe attendissent au moins son retour. Donc, à la Bohême, Sviatopolk ajouta la Bavière. Arnulf essaya de l’en chasser et fut deux fois battu. Échec humiliant pour un candidat à la couronne impériale.

Après avoir ruminé longtemps sa vengeance, Arnulf s’arrêta à l’idée, criminelle, d’attirer sur la Bohême les Hunugars, ou Hongrois, qui, nouveaux Huns, nouveaux Bulgares, nouveaux Avars, ayant quitté l’Oural et la chasse aux fourrures (550) pour le Volga, pour le Dniéper, tantôt accueillis, tantôt chassés par les Khazars, leurs maîtres, et par les Petchénègues, avaient fini par atteindre le Danube, vers 888. Les Hongrois, sous les ordres de leurs voiévodes Lébédias et Arpad, fils d’Almuth, avaient sauvé des Bulgares l’empereur grec Léon ; puis, serrés de près à leur tour, ils campaient dans les hautes vallées de la Transylvanie ; ils y furent rejoints par huit tribus de Khazars, parmi lesquelles les Méger, Moger, depuis nommés Magyars, et à qui leur origine a conservé jusqu’à nous une réelle prééminence sur le peuple hongrois, leur ancien vassal. Tout ce groupe hunnique n’en forma pas moins une nation sous le commandement d’ Arpad. Appelés et payés par Arnulf, les Hongrois déconfirent le vaillant Sviatopolk, puis rentrèrent dans leurs montagnes, puis « ressortant firent quatre pas », puis, battant les Slaves, aidés par les Avars, rétablirent entre Theiss et Danube le centre d’un troisième empire hunnique10.

La présence de ces nouveaux Huns au cœur de l’Europe fut, comme celle des premiers et des seconds, un objet d’effroi pour les peuples déjà un peu dégrossis qui habitaient l’Occident. En 899, les Hongrois conquéraient la Pannonie et ravageaient la Carinthie et le Frioul ; en 900, ils pénétraient en Bavière et en Italie ; en 910, ils imposaient un tribut au roi de Germanie, faible successeur d’Arnulf. Bientôt leurs ravages, poussés de proche en proche, atteignent la France. Leurs bandes infestent l’Alsace, la Lorraine, la Bourgogne. Ces courses étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur. On prétend que les Hongrois buvaient le sang de leurs prisonniers. Leur réputation de mangeurs d’hommes était à ce point accréditée que le mot hongre, ongre, désigna pendant tout le moyen âge un géant anthropophage, friand de la chair des enfants, cet ogre de nos contes de fées. Quelles vicissitudes les ont fixés dans la riche Hongrie, les ont transformés en défenseurs de la chrétienté, leur ont enfin assuré une part prépondérante dans le grand empire dualiste de l’Allemagne sud-orientale, c’est un vaste sujet qui est situé tout à fait hors du cadre où je dois me tenir aujourd’hui. La masse slave s’est refermée derrière eux. Mais ils ont arrêté, certainement, la marche progressive des Slaves vers l’occident. Ils ont coupé en deux la puissante avant-garde vendo-slovène, et isolé pour toujours les Moraves, les Tchèques, les Slovaques, de leurs frères Pannoniens, — Carinthiens, Croates et Serbes, — les Yougo-Slaves, enfin, eux-mêmes séparés par la Roumanie de leurs parents orientaux, Ruthènes, Polonais et Russes11.

1Voir les cartes 9 et 12.

2Voir les cartes 10, 21 et 22.

3Voir la carte 22.

4Voir la carte 20.

5Voir la carte 23.

6Voir la carte 24.

7Voir la carte 25.

8Voir la carte 25.

9Voir la carte 26.

10Voir la carte 27.

11Voir la carte 27.

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29 juillet 2012 - Posted by | lecture | , ,

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