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Parle moi de Mélusine

Le 10/05/2008 sur Radio France (Les vivants et les dieux par Michel Cazenave) une émission était consacrée au mythe de Mélusine, avec Philippe Walter, professeur de littérature médiévale à Grenoble, et Jacqueline Kelen, écrivain.

Mélusine est une créature mi-serpent, mi-poisson et mi-femme. Pour son histoire, je renvoie à wikipédia.

L’approche du mythe de Mélusine n’est pas la même entre P. Walter et J. Kelen.
M. Cazenave a réussi ce mélange magique qui colle parfaitement au thème abordé. Par commodité, j’ai séparé ce qui ne l’était pas. Pour résumer, j’ai résumé et transformé. En espérant ne pas avoir trop déformé les propos des auteurs.

Philippe Walter

Mélusine est une grande fée de l’imaginaire féodal qui n’est pas née au moyen-âge. Elle vient de plus loin. Les écrivains médiévaux ont transmis un mode de pensées, un mode de compréhension du monde qui n’est plus tout à fait à notre portée aujourd’hui.

Fée se dit fata en latin et signifie la destinée. Fata est en lien avec fari qui veut dire parler : la fée influence le destin d’un humain en lui parlant. Mais c’est la parole qui est douée d’influence, c’est le fait de dire le futur qui le provoque.

Les deux auteurs considérés comme canonique au sujet de Mélusine sont Jean d’Arras et Couldrette.

Mélusine est une créature parfaitement mythique et transgressive de toutes nos catégories de la logique. C’est justement parce qu’elle transgresse toutes nos définitions rationnelles qu’elle est intéressante et qu’elle trouve l’essence même de son identité.

Son origine remonte à un imaginaire très archaïque. Il existe une pré-histoire indo-européenne de l’histoire de mélusine, mais il manque des textes pour documenter ce propos. Le mot Mélusine n’apparait lui-même qu’au XIVe siècle. Mais les récits mélusiniens sont, eux, beaucoup plus anciens. On en retrouve un par exemple dans des anciens textes japonais (VIIIe – IXe) avec une fille du roi Océan qui rencontre un mortel et lui demande de respecter une condition indispensable à leur union, celle de ne jamais la regarder entrain d’enfanter. Bien entendu, l’époux de cette déesse japonaise l’épie et l’aperçoit sous la forme d’un requin. La princesse disparaît alors à tout jamais.

Parmi les thèmes mélusiniens il y a l’interdit, la règle imposée par cette femme de l’autre monde, pour que quelque chose puisse se négocier entre l’humain et le divin.

Parmi les caractères mélusiniens fondamentaux, il y a le caractère aquatique d’où provient Mélusine : importance de l’eau, des bains, présence de fontaines. Mélusine est une serpente-poisson, comme l’anguille, qui aime l’eau. Le poisson apparaît souvent dans les cultures comme un être primordial. C’est le cas du saumon, chez les Celtes, qui représente le poisson des origines. Ce lien avec le poisson est une caractéristique essentiel du lien au savoir primordial.

Mélusine qui se transforme en serpent est à rapprocher du serpent de la genèse, celui qui sait, celui qui suggère à Ève de manger du fruit défendu (non respect de l’interdit). C’est d’ailleurs ce qu’à fait Geoffroy d’Auxerre, prédicateur du XIIe siècle, en reprenant le thème mélusinien et en le diabolisant, ce qui accrédite la thèse que Mélusine est un être des profondeurs, d’initiation qui connaît tous les secrets du monde, et qui a pris l’essence de la divinité. Le serpent n’a pas nécessairement une signification négative dans d’autres civilisations. Chez les Baltes de Lituanie par exemple, le culte du serpent s’est conservé assez longtemps. C’est en même temps le gardien et celui qu’on va consulter.

Jacqueline Kelen

Mélusine est le rappel de la magnifique altérité qui crée le désir et le mystère.

On croit souvent que l’amour est une acquisition, un droit ou quelque chose de l’ordre de la sécurité ou du narcissisme. L’histoire de Mélusine nous dit que, si grande soit l’intimité charnelle et amoureuse, le mystère essentiel de l’être cher, son intériorité, échappera toujours à l’être le plus proche soit-il. Raymondin connaît sa femme, y compris au sens biblique. Il sait comment est fait son corps. Il ne trouvera rien d’autre s’il cherche à la découvrir nue, en dehors de son intimité amoureuse. Il cherche cependant à s’approprier un mystère qui lui échappe, comme l’âme échappera toujours à l’autre. Aimer l’autre c’est l’adorer, le vénérer à travers ce mystère insaisissable que sera toujours l’autre.

Mélusine est bien un être un part. Ce moment de solitude, le samedi où Raymondin ne cherchera pas à savoir où elle est, est un moment où elle se retrempe à la source. Elle est seule, entière, une, et n’enlève rien à Raymondin. Un homme et une femme qui s’aiment peuvent fusionner, mais ,jamais au détriment de l’individu. Mélusine rappelle cette qualité précieuse de la solitude, c’est à dire la singularité.

Elle ne revendique pas l’égalité, puisqu’elle ne demande rien. Avant que Raymondin ne la trahisse, Mélusine l’aimait d’un parfait amour, à quoi on reconnaît qu’elle n’est sans doute pas tout à fait humaine, alors que Raymondin l’aimait autant que lui-même.

Cette histoire d’amour se déroule sous le signe du secret et non sur celui de la transparence. Il s’agit encore d’une reconnaissance du mystère entier de l’autre. Cet être vivant n’est pas un objet, il est totalement imprévisible, signe de la folie de l’amour, qui est hors du temps et des contingences. L’épreuve de l’amour est finalement de pouvoir s’arracher aux contingences et à ces réalités qui veulent en faire une histoire dans le temps.

Le monde surnaturel, le royaume de l’invisible fait irruption pendant ces moments intermédiaires, comme l’aube et le crépuscule, les moments de pleine lune. Il fait irruption par exemple sous la forme d’un blanc cerf, d’un sanglier, d’une femme-poisson ou d’une femme-ailé.

Lorsque Mélusine fait irruption dans la vie du chevalier, elle est celle qui se met en travers de son chemin pour l’emmener dans des lieux troubles ou obscurs, d’où les rumeurs qui vont s’attacher à elle. C’est comme si l’imaginaire, masculin en particulier, en rencontrant l’étrangeté de l’amour, allait l’entrainer vers la perdition, au lieu de l’illuminer ou lui communiquer les secrets de la vie, et lui restituer sans doute cette royauté perdue.

Dans les textes du XIVe siècle, Mélusine s’annonce toujours comme une fée très catholique. Lors de la première rencontre avec Raymondin, dans la forêt obscure, elle dit «je suis après Dieu, celle qui peut te sauver». Elle est vraiment l’ambassadrice du divin, la femme éveilleuse et salvatrice. La chute, si chute originelle il y a, est certainement cette chute de la conscience, pensant que toute rencontre étrange, que tout amour qui dérange est nécessairement un amour de perdition et non pas un amour de salvation.

Mélusine mène vers l’unité. Elle recouvre sa nature divine le Samedi. Raymondin, lui, recouvre son unité en choisissant de tout abandonner, son royaume terrestre, ses richesses, en frappant la porte d’un monastère où il rejoint en quelque sorte Mélusine, par un tête à tête avec le divin et l’absolu.

Lien : Erotique et Erotisme, un entretien avec Jacqueline Kelen.

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12 octobre 2009 - Posted by | mythes |

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