Occidere's Blog

Les corps conducteurs

Charles Stépanoff est anthropologue, spécialiste des peuples turcophones de Sibérie du Sud. Il enseigne comme maître de conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE). Il maintient le site internet Altaï – Saïan.

Le 10 Décembre 2007 il soutient une thèse, sous la direction de Roberte Hamayon, sur les représentations du statut et de l’action rituelles des chamanes chez les Turcs de Sibérie méridionale, en se basant sur l’exemple Touva.

C’est un réel plaisir et une grande chance de pouvoir consulter cette thèse en ligne, dont le titre est Les Corps Conducteurs (pdf à télécharger, 636 pages, 21.9 MB).

Cette thèse est résumée ainsi :

Chez les peuples turcophones de Sibérie méridionale, le monopole des chamanes sur de nombreuses actions rituelles fait que l’on parle de « chamanisme professionnel » par opposition au « chamanisme familial » connu dans d’autres régions. Cette thèse a pour objet l’étude des fondements anthropologiques de l’autorité des chamanes de ces populations à partir de l’exemple touva. On examine d’abord les tentatives corporatistes apparues après la chute du régime soviétique et les raisons de leur échec. En l’absence d’organisation institutionnelle légitimant traditionnellement leur position, on cherche à définir les principes schématiques des représentations concernant les chamanes, l’origine de leurs pouvoirs, la nature de leur qualité et ses modes d’acquisition. L’examen de la question de l’héritage, replacée dans le contexte du système ancien des relations de parenté et d’alliance chez les Touvas, permet de faire ressortir les spécificités de la descendance chamanique. Le modèle essentialiste et naturaliste qui se dégage des récits d’accès à la fonction de chamane est relayé par l’idée d’une socialisation du talent inné grâce à l’acquisition des accessoires rituels. L’examen des registres de discours et des dispositifs rituels fait ressortir un système de relations entre les compétences des spécialistes et la position négative de l’« homme simple ». Ces différents principes sont aujourd’hui remis en cause à Touva par l’apparition de scénarios interprétatifs nouveaux liés à la sorcellerie. Cette étude s’appuie sur plusieurs enquêtes de terrain chez les Touvas ainsi que sur un vaste ensemble de sources surtout russophones remontant au XVIIIe siècle.

Le titre de la thèse est surprenant. L’auteur en donne la raison :

Le chapitre VII (« Les corps conducteurs ») s’attachera à définir les propriétés relationnelles dont l’attribution très matérielle au corps du chamane permettent de le concevoir comme une manière d’espace poreux entre le domaine des esprits et celui des hommes. C’est ce corps particulier qui doit permettre au chamane de jouer, dans sa pratique rituelle, un rôle de conducteur dans un vaste circuit.

Ci-dessous un extrait concernant l’attaque des esprits sur leur élu, signifiant par là l’élection chamanique :

La crise chamanique est parfois désignée en touva par l’expression dyrtar aaryg « maladie qui tire. » Là où les Touvas voient une traction, les Altaïens parlent plutôt de poussée, de pression. Tös bazyp jat/čat est l’expression très généralement employée pour décrire la crise chamanique chez les Altaïens (Verbickij 1893, 44), les Chors (Dyrenkova 1930, 269 ; tös pasyp čalar selon Funk 2005, 265), les Téléoutes (Dyrenkova 1949a, 110) et les Khakasses (xamny tözi pasča, Butanaev 2006, 25). Une personne qui présente les symptômes authentifiés de la crise est appelée baskyn kam « chamane écrasé ».
Bas- est une racine turque commune désignant l’acte d’écraser. L’idée se retrouve dans d’autres contextes : ainsi chez les Daours qui appellent sumus darsen « âme oppressée » une personne subissant l’action d’un esprit (Humphrey & Onon [1993] 2003, 216). Bien qu’il n’apparaisse pas à propos de la crise, ce thème est présent dans une intéressante expression touva, xaram bastyg-, qui désigne des cauchemars d’un type particulier. Voici la définition que m’en donna le jeune Touva Meŋgi Ondar :
« Xaram bastykkan, c’est quand une personne en dormant voit et sent tout en réalité et ne peut rien faire. Les premiers signes sont l’étouffement [ru. uduš’e] comme si quelqu’un t’étouffait, c’est sans doute une force impure. » Bien que le verbe bastyg- ne se rencontre pas en dehors de cette expression, on y reconnaît la racine bas- « écraser » que confirme l’idée d’étouffement attachée à l’expression. Le terme xaram qui, en touva, a ordinairement pour sens « avare », doit sans doute être identifié ici comme un emprunt au mongol xar « noir ». En effet, une expression toute semblable existe en mongol, xar darsen « oppression noire » (Humphrey & Onon op. cit., 219), qui donne à penser que la variante touva en est un calque. La pression est donc une représentation largement diffusée chez les Turco-mongols de l’action exercée par un esprit sur un humain.
Peut-on préciser la nature de cette action ? Est-il possible de reconnaître dans la crise chamanique une forme de possession ? Sans doute pas, car à aucun moment il n’y a d’identification entre l’homme en crise et l’agent surnaturel supposé causer cette crise. Ce que l’on attend devant un futur chamane, ce n’est pas d’entendre un esprit parler dans sa bouche, de voir son identité tout simplement gommée et remplacée par une autre, mais de pouvoir constater des effets induits par une cause qui lui demeure logiquement extérieure. Pour qu’un écrasement ait lieu et soit visible, il faut au moins deux objets indépendants, un objet doué d’une force suffisante pour exercer une contrainte et un autre assez consistant pour offrir au premier une résistance et être contraint, mais aussi suffisamment sensible pour manifester cette contrainte.

Etonnant que la crise chamanique fasse référence au cauchemar, dont l’étymologie française renvoie à l’oppression (caucher, presser, fouler) et à mare (fantôme) dont l’équivalent Scandinave, la Mara , désigne un être féminin qui chevauche les gens ou animaux pendant leur sommeil.
Mais ceci est une autre histoire …

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6 août 2009 - Posted by | lecture, mythes |

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