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Les origines slaves – partie 3

Seconde partie du livre Germains et Slaves, origines et croyances, de André Lefèvre, 1903.  Lien vers la table des matières.

 

§ 3. Débuts obscurs et désastreuses vicissitudes de la Russie : Novgorod, Kiev, Vladimir, Moscou. — Accroissement rapide, mais puissance précaire de la Pologne, sans cohésion et sans frontières. — Étroit domaine des Tchèques, enfermés dans le quadrilatère boïen (Boïo-hœmum). — Le petit groupe Letto-Borusse, sa résistance à la conquête chrétienne ; grandeur éphémère de la Lithuanie ; les langues lettiques.

Tandis que les Antes, les Vénèdes et les Sclavins, poussés, confondus, séparés par de terribles hasards, par des vicissitudes sans nombre, formaient au nord et au sud de la Hongrie deux groupes plus ou moins incohérents ; tandis que, sur la rive droite du Danube et dans les bassins de la Save et de la Drave, se massaient les Yougo-Slaves (Slaves méridionaux), Sévéro-Bulgares, Serbes, Croates et Slovènes ; que, de l’Oder à l’Elbe, les Moraves, Tchèques, Wendcs, Wiltzes, Obotrites, occupaient la Moravie, la Silésie, la Bohême, le Brandebourg, le Mecklembourg, la Lusace et la Misnie ; les bassins de la Vistule, du Dniester et du Dniéper se remplissaient ou restaient peuplés d’autres nations slaves, arrêtées dans leur marche par les premières, et qui avaient laissé passer le torrent ouralo-altaïque des Huns, des Avars et des Hunugars : c’étaient les Lygiens ou Lechs, futurs Polonais, les Petits et les Grands Russes ; enfin, sur les rives de la Baltique, de la Livonie à la Poméranie, les Lettons, Lituaniens et Borusses, ou vieux Prussiens, trois fractions d’une même famille lettique ou latavienne, parente, mais distincte des Slaves.

Rien de plus humble et de plus obscur que les débuts de l’immense Russie. Deux ou trois tribus peu nombreuses écartées vers le nord par la descente des Ostrogots de la Baltique à la mer Noire, et qui restèrent cramponnées au sol sous l’avalanche des Huns et des Bulgares, voilà le noyau d’une des plus puissantes nations du monde. Elles ne couvraient pas un vaste espace. Isolées dans la région moyenne où le bassin du Borysthène confine à celui du Volga, coupées de la Baltique par les Lettons et les Suomis, de l’Euxin par les Alains, les Bulgares, les Avars, les Petchénègues, de la Caspienne par les Khazars et les Turks, enfin du Volga même par une multitude de hordes ouraliennes et finnoises, Tchouvaches et Tchérémisses, Mordves et Mériens, Vesses et Tchoudes, elles ne portaient peut-être pas encore au VIIIè siècle le nom qu’elles ont rendu si fameux ; à moins qu’une d’entre elles ne fût un débris des antiques Roxolans. Mais on cherche plus volontiers l’origine du nom Rouss, Rossia, dans un mot Scandinave.

Le groupe méridional, Polianes, Sévérianes, Drevlianes, occupait les confluents de la Desna, de la Bérézina, de la Pripet et du Dniéper ; vers le nord, les Viatitches, Radimitches, Dregovitches, Polotchanes et Krivitches, atteignaient l’Ilmen et le lac Peïpous1. C’était un pays couvert d’épaisses forêts où, dit le moine Nestor (1116), les hommes vivaient d’une manière bestiale ; ils s’égorgeaient entre eux, se nourrissaient de choses impures, enlevaient les filles quand elles venaient aux fontaines, souvent d’accord avec elles, il est vrai, et prenaient deux ou trois femmes. La nuit, chaque bande se retranchait dans des enceintes de terre palissadées, gorod, goroditche, qui sont devenues des villes. Autour de ces forteresses primitives, une plèbe soumise cultivait en commun des champs partagés à diverses époques entre les familles. C’est le volost, le mir russe. A la mort des guerriers et des riches, leurs esclaves étranglés, leurs femmes enivrées, étaient brûlés dans des huttes de branchages ; des armes, des chevaux, des objets précieux accompagnaient dans la tombe les cendres du mort. Ces mœurs et ces usages n’ont rien qui nous surprenne. Nous les avons partout constatés chez les sociétés barbares ; tous les peuples civilisés ont traversé ce régime du mariage par le rapt, du communisme au profit d’un maître et des funérailles sanglantes.

Un tel état social se concilie d’ailleurs très bien avec une certaine culture d’esprit, un certain développement du commerce et de la richesse. Depuis des siècles, la mer Noire et les fleuves qui s’y jettent avaient mis le sud de la Russie en relation constante avec la Grèce, avec les rois du Pont, avec les Perses et les Romains ; toute la côte avait été longtemps bordée de colonies et de royaumes gréco-scythes, qui recevaient, en échange de leurs blés, de leurs métaux, les vases, les étoffes, les bijoux, les produits enfin du monde civilisé. Des fouilles heureuses ont mis au jour de véritables trésors d’art. Ces rapports s’étaient continués entre Byzance et les divers peuples qui se succédaient le long du Pont-Euxin ; et les riches présents, les tributs des empereurs, les marchandises étrangères pénétraient assez avant dans le nord. On a déterré des monnaies orientales qui remontent à 699 ; un seul vase, près de Novgorod, en a fourni pour une valeur de sept mille roubles. Des poteries assez soignées, des objets de fer et de bronze, d’or et d’argent, des verroteries, des perles fausses, des grelots témoignent d’un commerce étendu, même d’une industrie naissante ou traditionnelle. Les armes des Scythes, adorateurs du cimeterre, avaient été célèbres ; la renommée des glaives slaves s’était répandue jusque chez les Arabes. Les Khazars ayant imposé un tribut de glaives, furent, conte Nestor, effrayés par le double tranchant de ces armes : « Nos épées, dirent-ils, ne coupent que d’un côté ; celles-ci ont deux tranchants ; craignons que ce peuple ne lève un jour le tribut sur nous et sur d’autres ! » Les Polianes, dont le nom vient d’être cité, possédaient une véritable ville, la fameuse Kiev ou Kiov, construite, aux bords du Dniéper, par un fabuleux Kii, héros hun ou slave, et où les navires remontaient aisément ; et dans un âge moins funeste ils auraient pu fonder peut-être un état florissant. Mais la dispersion des gorods, l’infini morcellement des volost, les guerres minuscules de peuplade à peuplade livraient les Slaves russes absolument sans défense aux envahisseurs ouralo-altaïques. Dans le sud, nous venons de le voir, ils étaient tributaires des Khazars ; dans le nord, ils ne pouvaient résister soit aux Finnois, soit aux Scandinaves qui venaient faire des razzias jusque chez les Krivitches, au sud du lac Ilmen et, dans l’est, chez les Tchoudes, les Vesses et les Mériens (859).

Ces Scandinaves, que l’Occident tout entier connaissait alors sous le nom de Northmen, étaient appelés en Orient Varangs ou Varegs. C’étaient des pirates audacieux, des guerriers farouches et gigantesques, insatiables dans la victoire, furieux dans la défaite jusqu’à se déchirer eux-mêmes les entrailles pour ne pas servir un vainqueur dans l’autre vie. Mais ils servaient volontiers dans celle-ci les maîtres généreux. Ils formaient, comme on sait, la garde particulière des empereurs byzantins. Or, en 862, les Slaves du lac Ilmen, dans leur désarroi, s’offrirent à ces Varègues qui les obsédaient : « Notre pays est grand, leur firent-ils dire, et tout y est en abondance, mais l’ordre et la justice y manquent; venez en prendre possession et nous gouverner. »

Demander l’ordre et la justice à des Northmen peut nous sembler très naïf. Mais ils en demandaient si peu ! Ce qui les avait décidés, c’étaient la vaillance et le très petit nombre des Varègues. Ils avaient beaucoup à en espérer, très peu à en craindre ; ils seraient, moyennant leur tribut converti en impôt, défendus, maintenus et solidement conduits à la guerre. En effet, trois frères varègues, Rourik, Sinéous et Trouvor, répondant à l’appel des Slaves, vinrent prendre position sur les limites du territoire qu’on leur donnait à garder : à l’ouest sur le lac Ladoga, face aux Finnois et aux Lives ; sur le lac Blanc, à l’est, pour tenir en respect les Vesses et les Mériens. Deux des frères étant morts, Rourik s’établit à Novgorod, pendant que deux autres aventuriers varègues, Dir et Askold, prenaient possession de Kiev. Ces deux chefs furent les premiers qui portèrent jusqu’à Byzance le nom et la terreur des Russes. On peut dire qu’ils ont inauguré la politique suivie jusqu’à nos jours par les souverains de la Russie. Leurs ambitions étaient plus courtes. Attirés, fascinés, comme tous les barbares, par l’éclat prestigieux de Czargrad, la ville des Césars, ils ne songeaient qu’au riche butin, à la volupté du meurtre et à la destruction. Ils descendirent le Borysthène, et parurent tout à coup avec deux cents navires devant Constantinople. Après eux, Oleg avec deux mille barques (907), Igor avec dix mille (930), suivirent le même chemin2. Les chiffres sont fabuleux, mais ce qui fut trop réel, ce sont les ravages exercés en Thrace et en Asie Mineure par les princes varègues. Le feu grégeois eut raison de leurs flottes, et quelques troupes bien commandées infligèrent de sanglantes défaites à leur fougueux successeur Sviatoslaf, arrêté sur le Danube par l’empereur Jean Zimiscès. Mais il ne peut être question ici de raconter l’histoire si laborieuse, si touffue de la Russie. Nous ne voulons qu’en esquisser à grands traits les premières phases.

Oleg avait réuni sous sa puissance presque toutes les tribus slaves entre Novgorod et le Dnieper. Meurtrier d’Askold, il avait fait de Kiev sa capitale. Mais Novgorod, Smolensk, bientôt Vladimir en Sousdalie, eurent leurs princes qui, tous, prétendirent à la prééminence. Au milieu des luttes intestines, des guerres perpétuelles avec les Bulgares du Volga, les Lituaniens de la Dvina, les Polonais du Dniester, les Petchénègues de l’Euxin, la domination russe s’étendait surtout à l’est, dans le pays des Mouromiens, des Mordvines, et vers le sud dans la Russie rouge jusqu’en Galicie. Il n’y avait ni frontières fixes, ni unité durable, mais partout des assassinats, des trahisons, une férocité plus que mérovingienne, et cependant une exubérance de vie souvent fastueuse et joyeuse. Au XIè siècle, un grand événement s’était produit, la conversion au christianisme du prince de Kiev, saint Vladimir. Déjà Olga, mère de Sviatoslaf, avait embrassé la nouvelle religion, mais elle n’avait pu décider son fils à l’abandon des divinités nationales. En cédant à la contagion, Vladimir comptait s’égaler aux empereurs de Byzance dont l’apparente grandeur continuait d’éblouir les Slaves, et assurer l’hégémonie de Kiev, devenue en effet la ville sainte, la mère de l’Église russe. Le succès momentané de son entreprise n’empêcha pas la ruine et la déchéance de Kiev au siècle suivant (1169) ; mais l’accession de la Russie à l’Eglise grecque eut des conséquences immédiates et lointaines d’une bien autre portée. Elle sauva d’abord Constantinople d’un péril menaçant ; la communauté de croyance amena des relations plus .pacifiques. D’autre part, l’inimitié des deux Églises, la grecque et la romaine, sépara pour sept siècles les Slaves russes des Slaves polonais, dont l’alliance aurait pu changer les destinées de l’Occident ; elle fut enfin la cause déterminante, non la seule assurément, mais la première, de l’expansion de la Russie vers l’orient et vers le nord. Au XIIè, au XIIIè siècles, Vladimir, Nijni-Novgorod, Moscou héritent de Kiev, de Smolensk, de Novgorod la Grande. Le Volga devient le centre et l’axe du futur empire, tandis que la Pologne et la Lithuanie s’avancent vers le Borysthène et vers le golfe de Finlande.

Au moment même où la Russie est plus que jamais désorganisée par le régime féodal, elle tombe sous le joug des Mongols, qui renouvellent, au XIIIè siècle, mais sur une aire infiniment plus vaste, l’épouvantable et absurde aventure d’Attila3. L’histoire, même si on la borne aux faits et gestes des races ou des nations perfectibles, n’est guère faite pour contenter ce que nous appelons aujourd’hui la raison humaine ; c’est un imbroglio d’horreurs et de sottises, un chaos dégouttant de sang. Que sera-ce, si l’on y ajoute les accès pour ainsi dire inconscients de ces peuples intrus, Huns, Bulgares, Avars, Khazars, Mongols et quelques autres, qui n’ont jamais apporté au monde une idée, une invention, un progrès dans l’art, dans l’industrie ou le gouvernement ! J’avoue qu’on est humilié quand on voit que des Slaves, des Indo-Européens, si barbares fussent-ils encore, ont été réduits à plier sous des maîtres infimes, et cela pendant trois siècles : 1224-1540 ; mais une si dure, une si longue épreuve a trempé leur caractère. Aux grands princes qui allaient, à la cour de leur maître le grand Khan, intriguer et solliciter contre leurs voisins et leurs rivaux, d’autres succédèrent qui, tout en subissant une suzeraineté exécrée, se défendaient de leur mieux à l’ouest contre les Polonais, les Lettons, les Suédois, tâchant de garder par le Borysthène une issue vers la mer Noire, et de gagner, au nord de Novgorod, quelques débouchés vers la Baltique ; puis des hommes tels qu’Ivan III le Grand, tels que Vassili, « rassembleurs de la terre russe », qui se trouvèrent posséder un empire dix fois plus étendu que ceux d’Oleg, de Vladimir ou de Iaroslaf. Enfin, sous Ivan IV, le terrible czar de Moscou, vainqueur à l’ouest et à l’orient, odieux mais utile destructeur de la féodalité4, sous Ivan IV, la chute de Khazan et d’Astrakhan dissipe le douloureux cauchemar mongol, et la Russie s’éveille, grande, immense, entre Arkhangel et la Caspienne, entre l’Obi et la Néva. C’est sous le règne d’Ivan IV qu’eut lieu la première émigration de Cosaques en Sibérie. Ainsi, quelques centaines de mille Slaves confinés dans le haut bassin du Dniéper ont, en dix siècles environ, tout en versant leur propre sang à flots dans de continuelles discordes et dans des guerres innombrables, imposé leur nom, leur langue et leur domination à la moitié de l’Europe. Sans doute, les régions septentrionales parcourues par des sauvages épars, Permiens, Ostiaks, Samoyèdes, ne pouvaient opposer aucune résistance, et les débris Finnois, Mordvines, Tchérémisses, mêlés aux restes des Kalmouks et des Tartares vaincus, allaient dépérissant de jour en jour, Mais c’est précisément cet amoindrissement de races jadis vigoureuses, puissantes et prolifiques, qui fait ressortir l’étonnante fécondité, la force attractive de ces primitifs Slaves du Dniéper.

Moins pénibles peut-être furent les débuts, plus rapides les progrès des Slaves du Dniester et de la Vistule, dont les précédents n’étaient, à l’origine, que des détachements égarés ; mais combien éphémère leur puissance, combien tragique leur agonie nationale !

Nous avons dit que l’on considère les Polonais comme les descendants des Lygiens de Tacite ; ils seraient donc établis sur la Vistule depuis dix-huit cents ans. Moins agités sans doute que leurs congénères wendes et slovènes, arrêtés, d’ailleurs, à l’est et au sud, par le flux intermittent des hordes hunniques, et sans doute, vers le nord, par l’invasion lente des Borusses, ils ne purent guère s’étendre qu’après le départ des Chrobates et des Serbes pour la rive droite du Danube ; aussi, ne se font-ils jour dans l’histoire que vers la fin du IXè siècle ; depuis un ou deux siècles peut-être, ils étaient en mouvement, mais en des régions tout à fait inconnues, au nord et à l’ouest de la Vislule. Leurs légendes parlent d’un duc Lech (un héros éponyme), conquérant de la Silésie, du Brandebourg, de la Poméranie, du Holstein, et fondateur de Gnesne (12 lieues N.-E. de Posen) ; d’un Wisimir, vainqueur du roi danois Sivard ; d’un paladin Krakus auquel Cracovie doit son nom et qui, à l’instar des Beowulf et des Sigurd, triompha d’un affreux serpent dont le souffle empoisonnait les campagnes ; d’une princesse Wanda, sorte d’amazone qui, à la tête d’une forte armée, défendit sa virginité contre un certain Ritagor, Rudiger ou Roger ; d’un roi Lesco, écartelé pour avoir cessé de plaire ; d’un autre roi, Popiel, meurtrier de ses oncles et dévoré par les rats ; enfin de Piast, marchand de miel et homme très sage, qui gouverna vingt ans avec justice et qui, du moins, semble bien avoir existé ; Piast serait mort vers 860 ; ses descendants ont régné en Pologne jusqu’en 1370, en Moravie jusqu’en 1526, en Silésie jusqu’en 1575. Parmi eux, je citerai Mieczislas Ier, qui se laissa baptiser en 965 ; Boleslas le Grand Chrobry, qui exila tous ses frères et tâcha de donner quelque unité au gouvernement.

Une foule d’autres ducs ou rois du même nom, et des Casimir, et des Leksen et des Wladislas, ne cessèrent de guerroyer contre tout venant, Lithuaniens et Russes, Hongrois et Mongols, Danois et Saxons, Tchèques et Turcs, Borusses et Chevaliers Teutoniques, sans compter les palatins et les magnats insurgés qui leur disputaient avec acharnement tantôt Gnesne et Posen, tantôt Cracovie ou Varsovie. Du XIIIé au XVIè siècle, soit par elle-même, soit par son union avec la Lithuanie sous le sceptre des Jagellons, la Pologne domina, non sans intermittences, sur les vallées de l’Oder, de la Vistule, du Dniester et du Dniéper et, le long de la Baltique, depuis le Mecklembourg- jusqu’à la Livonie. C’était un vaste corps, mais sans consistance, ouvert à toutes les attaques5, sans cesse mutilé, sans cesse épuisé à réparer ses pertes et qui ne trouvait jamais le temps de cicatriser ses blessures. La Pologne a été une victime de la géographie. Dépourvue de frontières à l’orient, arrêtée à l’occident par la puissance massive de l’empire germanique, elle fut perdue dès que la mer Noire et la Baltique lui échappèrent. Elle portait d’ailleurs en elle-même un mal qui lui dévorait les entrailles, l’anarchie féodale aggravée par le servage de la plèbe ; l’ingérence néfaste de l’Église, la domination inintelligente des jésuites s’ajoutèrent, par surcroît, à ces désordres organiques ; et la noble patrie de Copernic, de Sobieski et de Kosciusko dut périr étouffée entre l’Autriche, la Prusse et la Russie.

Si la Pologne était trop ouverte pour se condenser et s’affermir, la Bohême était trop enfermée pour s’étendre. Ses annexes naturelles, Moravie, Silésie, Lusace, Misnie, tour à tour saisies par les grands feudataires de l’empire, la laissèrent comme internée dans le corps germanique ; prisonnière incommode, certes, et qui a vaillamment, glorieusement défendu, jusqu’à nos jours, son indépendance religieuse et intellectuelle, sa langue et sa nationalité. Elle fit partie, au VIIè siècle, de l’État windique constitué par le franc Samo. Au VIIIè, Croc ou Crac, le même sans doute que le fondateur légendaire de Cracovie, et, après lui, son fils Przémysl (722),commencèrent, à Prague, une dynastie qui dura jusqu’en 1306 ; mais, dès le Xè siècle, Spitignew avait reconnu la suzeraineté impériale, et ce fut un décret de l’empereur Henri IV qui, en 1098, éleva les ducs de Bohême à la dignité royale. Au XVè siècle, la réforme et le supplice odieux de Jean Huss et la guerre de Seize Ans (Procope et Jean Ziska) qui en fut la conséquence, au XVIè, les cruautés abominables de Ferdinand Ier et autres successeurs de Charles-Quint, ont attaché au front de la Bohême une couronne sanglante de gloire et de martyre. Depuis 1558, la Bohême se débat et cependant se maintient et prospère sous le sceptre de l’Autriche. Elle a été, après Sadowa, sacrifiée à la Hongrie dans la combinaison dualiste du comte de Beust.

Moins heureuse que les races ou peuples slaves, dont elle était la proche parente, la petite famille lettique (aujourd’hui latavienne, lituanienne) n’a conservé nulle part son indépendance. Si on la rattache aux Æstii de Tacite, on peut admettre qu’elle était établie au Ier siècle de notre ère en plein pays finnois, en Esthonie, d’où elle est quelque peu descendue après le passage des Gots, pour occuper les bassins de la Dvina et du Niémen. Lorsque les Ruges et les Herules eurent déserté les côtes baltiques, une tribu lette, les Borusses, occupa la Prusse orientale, qui lui doit son nom. Les Borusses ont droit à quelque célébrité pour leur longue résistance aux bienfaits du christianisme, qui leur furent, on peut le dire, présentés à la pointe du glaive. C’étaient des barbares à peu près aussi farouches que les autres. Un duc de Mazovie, qu’ils avaient durement battu (ce duc prétendait les convertir pour les conquérir, ou vice versa), vers 1207, appela contre eux (1215-1226) certains moines guerriers, les Porte-Glaives de Livonie et les Chevaliers Teutoniques. Ceux-ci entreprirent cette conquête qui leur coûta soixante années d’efforts (1226-1290) ; maîtres de la Prusse jusqu’au XVè siècle, établis à Marienbourg, qu’ils avaient fondé, comme Königsberg et Memel, après trois siècles de guerre avec la Lithuanie, la Pologne et le Brandebourg, ils furent placés par le traité de Thorn (1466) sous la suzeraineté de la Pologne. La Prusse, tant royale (orientale) que ducale (occidentale), ne cessa qu’en 1657 d’être un fief polonais, et sa possession valut, en 1701, le titre de roi à Frédéric Ier, électeur de Brandebourg. Chrétiens de nom depuis la fin du XIIIè siècle, les Borusses n’ont été complètement germanisés qu’au XVIIè.

Les Lithuaniens grandirent à l’époque même où les Borusses tombaient. Au XIIIè siècle, profitant du désarroi jeté chez les Russes par l’invasion mongole, ils s’avancèrent jusqu’à Vitepsk et Smolensk. Au XIVè siècle, la Lithuanie engloba toute la Russie Blanche, portant sa frontière de l’est au delà du Dniéper; elle vit ses ducs, les Jagellons, ceindre la couronne de Pologne. Mais son déclin fut rapide. Ivan III lui arracha Smolensk, les Polonais la Volhynie, la Podolie et Kiev. En 1569, elle fut incorporée toute entière à la Pologne. Elle forme aujourd’hui cinq gouvernements russes (Mohilev, Polotsk, Vilna, Grodno, Minsk) et un district prussien,  Gumbinnen. La Lithuanie a conservé deux souvenirs antiques : un troupeau d’aurochs, soigneusement gardé dans une de ses forêts, et son idiome, précieuse variété du langage indo-européen.

Le groupe des langues lettiques a été longtemps confondu avec le vaste embranchement des langues slaves ; mais il s’en distingue par une plus grande fidélité à la phonétique (à la prononciation) et aux formes grammaticales de l’aryaque supposé. Il semble bien être, de cette langue mère, avec le zend et le sanscrit, la représentation la plus directe, le calque le moins altéré. Même dans l’état de dégradation où il nous est parvenu, même dans les documents tout modernes qui nous le font connaître, son antiquité se révèle par l’étonnante conservation des désinences casuelles et verbales. Il faut que les Lettes aient vécu, dans un isolement et une sauvagerie séculaires, sur le bord septentrional, pour ainsi dire, de cette masse mouvante où se pressaient et se poussaient en même temps, à travers les steppes de la Russie méridionale, les Thraces et les Ligures, les Latins et les Hellènes, les Celtes, les Germains et les Slaves6.

Le lithuanien est parlé encore par quinze cent mille individus : environ 150 à 200,000 à l’extrême frontière prussienne, dans les campagnes qui avoisinent Memel et Tilsitt ; le reste entre le Niémen et la Dvina, autour de Kovno, sans atteindre tout à fait au sud Grodno, à l’est Vilna. Par une étrange infortune, ce dialecte d’un peuple qui, durant trois ou quatre siècles, a fait quelque bruit dans le monde, ne nous laisse aucun monument écrit, pas un texte de traité ou de contrat, de chroniques ou même de théologie. C’est dans la tradition orale qu’il a fallu recueillir quelques proverbes, quelques légendes et certains chants populaires connus sous le nom de dainas. Au XVIIIè siècle seulement, un poète, Donalitius (1714-1780), s’est avisé de donner à la Lithuanie une littérature. Outre diverses poésies, Donalitius a composé, tout comme Thompson ou Saint-Lambert, un poème des Saisons, en trois mille vers, calculant peut-être, et non sans finesse, que le sauvetage d’une langue le préserverait de l’oubli. Ce raisonnement a été fait, de nos jours, avec succès mirifique, du côté de Toulouse et d’Avignon. Donalitius surnagera donc quand le flot du russe et de l’allemand aura passé sur le langage dont il fut l’unique écrivain.

Le lette, moins correct que le lithuanien — dont il borne le domaine vers le nord, — a pour centres Mittau et Riga. On évalue de neuf cent mille à un million le nombre des lettisants, dans le nord de la Courlande, le sud de la Livonie, et l’ouest de la province de Vitepsk. Ce dialecte possède un certain nombre de chants populaires — mais point de Donalitius. Le borusse enfin, autre appendice du lithuanien, s’est éteint dans la seconde moitié du XVIIè siècle ; il nous a été conservé par un dictionnaire allemand-prussien (800 mots), qui date du commencement du XVè siècle, et par la traduction d’un catéchisme, exécutée en 1561.

Nous devions bien quelques paroles d’adieu à ces nationalités décroissantes, à ces dialectes certainement aussi dignes de vivre que ceux où ils vont se résorber, mais dont certaines causes inconnues, infécondité de la race, rudesse des climats traversés, pressions extérieures, ont enrayé le développement, rétréci l’aire et finalement supprimé la raison d’être. Leur destinée forme un frappant contraste avec la fortune des Slaves, qui, sortant d’une barbarie toute semblable, ni plus nombreux, ni plus puissants au début, moins libres même, en dépit des plus rudes misères, des épreuves les plus longues, se sont répandus sur un espace de deux mille lieues, ont pullulé jusqu’au nombre de quatre-vingts ou cent millions d’hommes et, tôt ou tard, s’ils s’appuient au colosse russe, feront la loi à l’Autriche, à la Turquie et à l’Asie tout entière.

1Voir la carte 28.

2Voir la carte 29.

3Voir la carte 30.

4Voir la carte 31.

5Voir la carte 31.

6Voir la carte 32.

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30 décembre 2012 - Posted by | lecture | , , , , ,

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