Occidere's Blog

Les phénomènes autoscopiques

Dès qu’il a appris à rêver le double, le moi parvient à ce carrefour mystérieux et, à un moment donné, on réalise que c’est le double qui rêve le moi.

Aucun sorcier ne sait où se trouve son double [… ] Un sorcier ne se doute pas qu’il est en deux endroits en même temps. En être conscient serait l’équivalent de se présenter devant son double, et le sorcier qui se trouve face avec lui-même est un sorcier mort. Telle est la règle […] Personne ne sait pourquoi.

Castaneda, Histoires de pouvoir.

 


Màj le 31/12/09 – Publié le 29/12/09

Cet article fait partie d’une série dont le thème est  «Je est un autre».

Dans l’encyclopédie Wikipédia , lautoscopie est différencié du voyage astral. Le voyage astral y est défini comme une dissociation entre l’esprit et le corps physique du sujet, l’esprit pouvant ainsi explorer librement l’espace environnant. La personne a la sensation de voir son corps physique depuis l’extérieur de celui-ci. L’autoscopie étant, à l’inverse, la visualisation de son double à partir de son propre corps. Cette distinction n’est pas tout à fait exact comme nous le verrons plus tard.

D’après l’encyclopédie les synonymes pour voyage astral sont : « « décorporation », « dédoublement astral », « excursion psychique », « expérience hors du corps » (EHC), Out-of-Body Experience en anglais (OBE), « projection astrale », « projection du corps astral », « sortie hors du corps » (SHC), « transe ecsomatique », « voyage hors du corps »« .
Ma préférence va pour l’expression Out-of-Body experience (OBE).
« L’expérience se produirait en diverses occasions : à l’approche de la mort, au cours d’une méditation, lors du sommeil profond, sous l’emprise de drogues hallucinogènes« .

Le terme « autoscopie » est apparue pour la première fois en 1903 : P. Sollier, Les Phénomènes d’autoscopie, p. 6. Dans le dictionnaire CNRTL il est définit ainsi : « Phénomène hallucinatoire par lequel un malade se voit lui-même, extérieurement ou intérieurement ».

Un phénomène, trois paradigmes

Dans un article [1], Donald J. DeGracia a suggéré qu’à partir d’une même expérience, celle du dédoublement pendant le sommeil (OBE), existait trois paradigmes en concurrence : le paradigme occulte, le paradigme parapsychologique et le paradigme scientifique. Les noms pour conceptualiser le phénomène du dédoublement (OBE) sont, respectivement : la projection astrale, les expériences de sortie hors du corps et les rêves lucides.
Dans le paradigme occulte, les associations historiques sont les traditions occultes orientales et occidentales (Yoga, Tantra, Théosophie, Hermétisme …). Dans le paradigme parapsychologique ce sont la recherche psychique et la parapsychologie. Et dans le paradigme scientifique : la psychologie, la biologie et la recherche sur le sommeil. Nous pourrions rajouter aussi les sciences neurocognitives.

Pour cet auteur, bien qu’il y ait une confusion entre rêves lucides et projections astrales, « les techniques pour induire les uns ou les autres sont identiques (Rogo, 1986 – LaBerge et Rheingold, 1990) » ainsi que le contenu des expériences.

Concernant le paradigme parapsychologique, aucune expérience n’a permis de démontrer clairement que les sujets faisant une expérience hors du corps pouvaient acquérir une information qui ne leur était pas accessible par leurs sens physiques. Autrement dit rien ne permet de croire que le phénomène de dédoublement s’effectue dans le monde réel.

Par contre, la preuve de l’existence du rêve lucide a été faite autour des années 1980 (LaBerge et al. 1981 – Hearne 1980). La communauté scientifique a mis du temps à admettre son existence. Même Michel Jouvet, le spécialiste français de la neurophysiologie du rêve ne croyait pas non plus à son existence … jusqu’à ce qu’il ait changé d’avis [2].

OBE et Rêve lucide

Cherchant des critères de différenciation entre le rêve lucide et la sortie hors du corps, C. Bouchet [3] en est arrivé à la conclusion que « l’expérience de sortie hors du corps est probablement d’un point de vue conscientiel un préliminaire ou une dégradation de celle du rêve pleinement lucide« . N’en déplaise aux personnes ayant vécu les deux phénomènes et affirmant que la sortie hors du corps n’était pas un rêve.
Les deux arguments pour plaider cette hypothèse sont :
– l’absence d’esprit critique concernant des anomalies rencontrées pendant l’expérience (LaBerge, 1991)
– la présence d’une lucidité partielle d’un type particulier, qui n’irait pas jusqu’à la prise de conscience pleine et entière.

Frederik van Eeden a d’ailleurs appelé à juste titre le corps dédoublé corps de rêve. R. Frétigny & A. Virel l’ont dénommé Moi corporel imaginaire. C. Bouchet le désigne l’être du rêve.  J’adore ces termes car ils réflètent assez bien l’expérience du rêve lucide et celui de la sortie hors du corps. Mon opinion personnelle est, qu’entre ces deux expériences et celle de la veille, la différence est si tenue qu’il est facile de les confondre. Mais aussi que, pendant le sommeil, la puissance des phénomènes oniriques est telle qu’elle est capable d’induire un réalisme à s’y méprendre, notamment dans la reconstitution de son environnement personnel : la conscience « croit » en sa réalité, et confond la conscience de l’être de rêve avec celle de la vie diurne.

Un terme, 3 phénomènes distincts

En 2005, Olaf Blanke et Christine Mohr [4] ont publié un article étudiant les phénomènes autoscopiques au travers d’une analyse détaillée de la littérature médicale dans les pathologies neurologiques. Entendons-nous bien : il s’agissait non pas de montrer la nature pathologique des phénomènes autoscopiques, mais plutôt d’essayer de dresser une cartographie cérébrale permettant de localiser les aires cérébrales impliquées dans l’autoscopie, à partir de lésions corticales documentées. D’ailleurs les auteurs précisent que des personnes saines sont susceptibles d’avoir des expériences autoscopiques de façon naturelle.
Il n’est pas dans mon propos de détailler les résultats de cette enquête, mais plutôt d’en présenter les conclusions : il existe des arguments solides, grâce à l’analyse de variables associées aux phénomènes autoscopiques, et grâce à des considérations neuro-anatomiques, permettant de dresser une sorte de nosographie des phénomènes autoscopiques. Dit autrement, la phénoménologie et l’anatomie suggèrent une classification des phénomènes autoscopiques (PA) en 3 catégories distinctes. Elle a été proposé par Devinsky et al. puis complétée par différents auteurs. En voici la liste :

  • les OBE (Out-of-body experience)
  • les hallucinations autoscopiques (HA) (dénommées aussi autoscopie externe, deutéroscopie ou hallucination spéculaire)
  • l’heautoscopie (HAS)

On voit que l’OBE (ou voyage astral) est décrit comme un phénomène autoscopique, au même titre que l’HA et l’HAS.

Dans les OBE, le sujet a l’impression que le centre de sa conscience est situé en dehors de son corps, en général au-dessus de ce dernier, et que c’est de cette position surélevée qu’il voit son corps.

Dans les HA le sujet voit un double de lui-même, dans l’espace extra-corporel, et le centre de sa conscience coïncide avec son propre corps.

Dans l’HAS, il est difficile pour le sujet de dire s’il est décorporé ou non, où est situé le centre de sa conscience. Parfois il a l’impression d’avoir un point de vue simultanément ou successivement à deux ou plusieurs endroits, situation très anxiogène, voire terrifiante. Notons au passage que cette impression définit le terme bilocation, alors qu’elle n’est jamais retrouvé dans l’OBE ou l’HA. Enfin, l’HAS est souvent associée avec l’expérience de partage de pensées, de mots, d’actions (71%), contrairement aux OBE (11 %) et HA (21 %).
Sont exclus de l’étude :

  • l’héautoscopie interne : le sujet rapporte la vision d’un ou plusieurs organes internes
  • l’héautoscopie négative : le sujet ne voit pas son reflet sur une surface réfléchissante
  • « l’hallucination du compagnon » (en fr. dans le texte) : le sujet a le sentiment d’avoir une présence à coté de soi.

Les PA sont décrits comme des expériences visuelles, mais bien réelles, et non pas comme des pseudo-hallucinations, surtout dans le cas des OBE et des HA. L’impression de réalité et de reconnaissance de soi sont préservées, même si certains détails diffèrent de l’apparence actuelle (âge, vêtement, cheveux, taille, couleur de peau).
D’autres mécanismes que visuel entrent également en jeu : les processus kinesthésiques et proprioceptifs ainsi que les processus vestibulaires de l’équilibration.

Le substratum anatomique des PA seraient les suivantes :
– OBE : jonction temporo-pariétale droite
– HA : région temporo-occipitale droite et jonction pariéto-occipitale droite
– HAS : jonction temporo-pariétale gauche

Conclusion

Grâce à des explorations neuro-anatomiques, il est maintenant possible de comprendre l’autoscopie comme une regroupement de 3 catégories distinctes de phénomènes : l’OBE, les hallucinations autoscopiques et l’héautoscopie.

Les phénomènes de bilocation sont quasi-spécifiques de l’héautoscopie.

L’OBE n’est qu’un cas particulier de l’autoscopie. Lorsqu’il survient pendant le sommeil, il semblerait qu’il soit une forme dérivée du rêve lucide. Dans ce cadre, voir son corps depuis un point de vue externe à celui-çi est, de mon point de vue, une reconstitution de son environnement par le corps de rêve. De plus, voir son propre corps (endormi) n’est pas un critère permettant de définir un phénomène d’OBE. Un des caractères de ce dernier est la sensation de réalité qui l’accompagne, d’où les dénominations « voyage astral » et « excursion psychique« .

Antoine Le Grand  	 	Dédoublement

Antoine Le Grand Dédoublement

Question : et le vol magique (chamanique) dans tout ça ?

Voir aussi dans ce blog :

Notes

[1] Donald J. DeGracia, Les paradigmes de la conscience dans le sommeil, Revue Rever, Rêve et dédoublement, Ed. Ea-Anahita

[2] « Je dois confesser que pendant longtemps je n’ai pas cru à l’existence de ces rêves lucides. Cependant, depuis trois ans, à quatre reprises, j’ai pu constater l’extraordinaire expérience subjective que représente le déroulement de l’imagerie onirique que l’on ne peut influencer, et à laquelle on assiste en étant parfaitement conscient qu’il s’agit d’un rêve […] L’interprétation en termes neurobiologiques de ces phénomènes nous échappe ».

Michel Jouvet, “Le sommeil et le rêve” (Odile Jacob, 1992).

[3] C. Bouchet, Quelle est la validité des critères de différenciation du rêve lucide et de la sortie hors du corps ?, Revue Rever, Rêve et dédoublement, Ed. Ea-Anahita

[4] A télécharger : Out-of-body experience, heautoscopie, and autoscopic hallucinationof neurological origin. Implication for neurocognitive mechanisms of corporeal awareness and self consciousness – Olaf Blanke, Christine Mohr – 2005 (lien PDF, 16 pages)

 

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31 décembre 2009 - Posted by | lecture | , ,

Un commentaire »

  1. le livre dont je vous parlais précèdemment s’intitulait » la vie des maitres »écrit par Baird T.Spalding

    Commentaire par josée | 30 décembre 2009 | Réponse


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